DOCUMENT 9 - Tony VERLAAN

Quelques observations concernant le débat stratégique

Une considération des composants du reproche que nous serions des "ouvriéristes" peut amener à affirmer qui nous sommes et de sorte quelle est notre force, avec qui on s'engage et sur quel terrain, et quelle pourrait être notre stratégie.

Les gens qui nous en accusent sont le plus souvent des étudiants ou des intellectuels ayant la conscience (souvent à tort) d'être eux-mêmes des déclassés. Ils savent et nous le savons avec plus de raison que nous partageons l'appartenance à cette catégorie sociologique.

En plus nous savons, ce qu'ils ignorent, d'être "déclassés" de leur fonction sociale d'étudiants et d'intellectuels.
Le premier piège, du fond duquel ces sirènes nous chantent quand nous nous embarquons avec les conseils ouvriers, c'est l'argument d'avoir parié sur la classe qui n'est pas la nôtre; une classe de laquelle leur catégorie sociale, érigée en classe en soi, prendra la relève révolutionnaire "étant historiquement une classe pour soi"(a). En somme nous nous sommes trahis, pire, nous les avons trahis! Leurs fausses chansons qui ne charmeraient aucun révolutionnaire dialecticien, crèvent, amplifiées par le pouvoir, les oreilles dans bien des payes, en général les plus développés. Dans ces pays, il s'agit même pour pouvoir entamer notre projet de les faire sauter, comme si on n'avait pas de poudre à perdre. C'est là où la critique de leurs idéologies les plus modernes (l'Écologie et la Technologie, libératrice en soi) s'impose.

Une autre implication serait que les travailleurs ne sont pas en ne sauront pas être assez radicaux pour être révolutionnaires. Il nous faut affirmer qu'ils pourront l'être et qu'ils seront les seuls à l'être effectivement. C'est là justement où nous nous embarquons avec eux dans notre spécificité critique de ne pas être des travailleurs à cause de notre refus de l'être. C'est à cause de notre vacance de leur esclavage, matériellement et idéologiquement dans le travail, que nous avons socialement l'occasion, aussi par notre côté "intellectuel" c'est-à-dire d'être habitués à "manœuvrer" des concepts-outils, de vois plus clairement les mécanismes de tout l'esclavage.
Où nous avons besoin de faire de la théorie pour nous comprendre, le mouvement révolutionnaire sans son ensemble a besoin de nous pour se comprendre. Pour que notre théorie soit vraiment d'une classe, il faut que cette classe puisse se l'approprier en s'y reconnaissant.

Nous devons l'élaborer (pour les différents pays et les différents phénomènes; la Russie, les Etats Unis etc.), la "synthétiser" diachroniquement (passage en revue des différentes thèses du passé), la dépasser constamment en restant au pas de la réalité de la pratique révolutionnaire) pour qu'elle devienne de plus en plus claire (b).
En somme nous resterons aussi des théoriciens, qui cependant appliqueront la théorie de plus en plus près à des activités concrètes. Ce qui pourrait devenir un des meilleurs moyens, desquels nous avons besoin, pour la faire connaître effectivement.

Il faudrait alors se préoccuper organisationnellement, de la diffusion de la théorie, tenant compte des différents stades auxquels sont les travailleurs dans les différents pays (et de sorte des différences variées avec nous) pour que nous puissions les atteindre.
Dans ce dépassement de l'I.S. comme groupe de théoriciens, il faut d'autant plus prendre garde contre une division spécialisée des activités à l'intérieur de l'I.S., chose que l'on a su s'épargner jusqu'alors en éliminant ces activités. De même qu'il est possible qu'à l'extérieur, des messageries G.R.C.A. peuvent, avec un semblant d'autonomie théorique, s'institutionnaliser vis à vis de nous.

Nos possibilités seront engagées et déterminées pour une partie en fonction de notre nombre, plus sur le niveau des sections que de l'Internationale et en fonction du goût qu'on prendra pour cette pratique (c). L'amorce de la réalisation de cette nouvelle perspective d'ensemble théorético-pratique, ne pourrait et ne devrait qu'accroître notre goût pour la vie sans entraves.


                                                                    Verlaan



(a) Les relents surgissent avec persistance dans des périodes de retard léthargique de conscience de classe par rapport à ses propres nécessités matérielles et l'abondance de leurs satisfactions possibles. Ainsi dans la période de 1928/1933, un certain Kooymans (le premier à être édité par Boucher) le maître à penser, par personne interposée, des provos, avançait: - théoriquement il était impossible que le prolétariat puisse survivre, même prendre le pouvoir, en tant que classe victorieuse (comme le disaient les marxistes de son époque), étant donné que l'existence du prolétariat en tant que classe tenait à celle des autres classes. La bourgeoisie émergée sur les épaules du prolétariat devait crever ensemble avec lui mais à qui à prendre le pouvoir. Dès lors, une réjection catégorique du "Marxisme". - pratiquement il voyait dans une période de surproduction et de chômage simultané aucun effort (même par sa conscience, au contraire) par le prolétariat dans la misère de s'approprier ses propres produits en abondance relative. Cependant les "déclassés" c'est-à-dire les artistes, les petits truands, les lumpen et quelques chômeurs entamaient des actions de protestation et de détournement de biens. De sorte qu'il en concluait que ces déclassés tant que la classe que comme porteur de conscience de l'humanité toute entière étaient les seuls à pouvoir faire la révolution. Cette position est reprise sous variantes par Contemporary Issues, Bookchin, Confrontations. L'apparence de raison était renforcée, où les idéologies qu'assuraient les travailleurs s'opposaient avec la même ténacité aux déclassés que l'idéologie des bourgeois, sur la base du travail selon les variantes travaillistes, stakhanovistes, racistes etc. Cette théorie reprise sous différentes variantes joue à plein maintenant dans le colmatage du pouvoir dans les pays comme la Hollande et les U.S.A. vers l'illusion d'une humanité toute réunie. Donc la lutte des classes dépassée. Il s'agit d'une part de l'idéologie de la technologie libératrice (para-stalinienne) qui selon les adeptes variés, trancherait dans la lutte des classes sans issue parce que l'usage même de la croissante technologie serait par sa quantité même inévitablement juste. D'autre part l'écologie, comptant sur la pollution, et l'épuisement de l'environnement pour acculer l'humanité toute entière devant le choix d'utiliser d'autres techniques de production (et assurant que ça amènera un changement du mode de production et donc d'organisation sociale) ou de périr tous ensemble, propose toute une série de modèles d'organisation sociale (communes, villes désaliénées) qui se tiennent à une bonne application de la technologie et de la science. Il faut les attendre au tournant, par une critique de la technologie et de la science. [Retour au texte]
(b) La pratique de la théorie dans la section américaine, jusqu'à sa dernière crise suffit pour nous mettre en garde. Le style même dans lequel les idées, par ailleurs assez bonnes, sans être trop originales, étaient conçues, est symptomatique des différences de goût. Le terrain où cette théorie en pratique démontre la différence de goût où ça nous importe, le goût même de la théorie. Pour oublier que nous ne sommes rien et que c'est par le goût pour la vie que nous faisions de la théorie, ils ont pu croire qu'en tant que théoriciens ils seront quelque chose. La polémique entre théoriciens qu'ils mènent avec McLuhan, Lundt ou Marcuse les met seulement en leur présence et ne fait que les mesurer. Il importe de voir pourquoi leur pratique cantonnée dans la théorie a été leur raison et leur excuse pour l'absence de toute pratique réelle de la théorie situationniste tant que pratique quotidienne se rapportant au mouvement révolutionnaire. Une absence qui les placera à côté de l'ICO [Information et correspondance ouvrières]. La lutte des classes théoriquement retrouvée à travers l'I.S., ne fut pas reconnue dans sa réalité, même si les évolutions erronées de la contestation (d'autant plus complexes, par son retard par rapport à l'infrastructure) ne facilitent pas l'opération. Il s'agissait de reconnaître les moments vrais du mouvement d'opposition, dont la conscience est largement fausse et la pratique relativement arriérée, de les faire connaître dans une perspective d'ensemble pour que l'opposition faussée puisse être dépassée dans la vraie lutte des classes. Négligeant la réalité de la lutte de classe, ils défendent, dans le néant, des positions théoriques qui deviennent des sortes de refuges. De sorte que "de nous organiser tous" fut d'autant plus pressant où ça fut leur seule activité pratique. [Retour au texte]
(c) Les deux ne sont pas sans relation. Comme le montrent les expériences américaines et danoises, il est plus difficile d'avoir une autonomie théorético-pratique à une ou deux personnes, comme il est plus pénible. [Retour au texte]

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