DOCUMENT 13 - René RIESEL (18 avril 1970)

A propos des premiers textes de discussion, des débats du 17 mars et des 7 et 14 avril et sur d'autres questions d'importance

Chers camarades,

la discussion d'un des points de mon premier texte ayant pu faire apparaître que je voulais placer le débat sur un terrain qui ne m'intéresse pas, je dois convenir maintenant qu'il y va notablement de ma faute.

1.        Ce que François [de Beaulieu] m'a reproché comme "laconisme" dans mon "attaque" contre lui, n'a été en réalité qu'une grande maladresse dans l'exposé du problème que je voulais soulever; et qui a pu faire ainsi apparaître tout ce que je disais comme un conflit personnel où celui qui notifiait l'hostilité n'avait pas même une claire conscience des fondements de son hostilité.

A la lumière du fait que la discussion collective m'a permis en définitive de préciser pour les autres et pour moi-même ce qui me faisait problème, et, par là même d'approcher collectivement la solution satisfaisante d'un problème mal posé, il me semble qu'il faut, en dépit de cela qui est rassurant et normal, constater que j'ai eu tort d'être maladroit dans la mesure même où ma maladresse ressort objectivement de la sottise pratique.

C'est à dire que s'il est bien et normal que nous ne puissions résoudre que collectivement certaines questions difficiles, il l'est beaucoup moins que nous ayons à perdre dans quelque sorte de maïeutique notre temps commun.

2.        La question que je soulevais donc fort mal était de savoir, dans le domaine de la "communauté des goûts", quelles étaient ou quelles devaient être les limites de ce domaine, donc à quel niveau qualitatif son existence même pouvait se définir. C'est une question assez différente de celle qui consiste à nous demander pourquoi nous en sommes venus à participer à l'activité révolutionnaire situationniste (nous avons pu avoir, au début, toutes sortes de bonnes raisons individuelles fort dissemblables, mais nos raisons actuelles sont sûrement assez différentes); il s'agit de savoir s'il se manifeste maintenant une convergence dans nos appréhensions sensibles du projet commun, et quelle est cette convergence? On comprend que ce genre d'interrogation puisse se poser parmi nous puisque l'I.S. ne doit pas être, et n'est pas, une organisation comme les autres.

3.        La communauté organisationnelle situationniste n'est pas la pratique pure et simple du projet commun. Si des précisions sont d'ailleurs à apporter sans cesse à ce projet commun, s'il doit être sans cesse élargi, on peut noter que c'est dans la théorie de notre pratique que des différences existent déjà (la position de Raoul [Vaneigem – Document 5] étant la plus "intransigeante" par exemple). Sans éliminer a priori l'hypothèse de divergences purement théoriques, que seul le débat qui commence pouvait faire apparaître, la réalité des différences préexistantes à propos de notre pratique possible peut dès maintenant occasionner quelques discussions. Cela ne veut pas dire que nous dussions en arriver à des désaccords, ni que nous devrions à tout prix nous accorder sur tout, mais que nous ne devrions rien laisser sans discussion - c'est à dire que chacun devrait exprimer non son opinion plus ou moins approbatrice sur quelque chose de déjà dit, mais sa thèse.

4.        La communauté organisationnelle situationniste est aussi le lieu où s'expérimente un style de réalisation et de pratique du projet commun. Que ce style soit bon ou mauvais en regard de l'Histoire, qu'il corresponde plus ou moins adéquatement à telle période précise des luttes de classes, c'est ce que l'Histoire et le prolétariat ne sauront tarder à nous dire. Mais ce qui importe, c'est que l'I.S. soit pratiquement un terrain d'expérimentation pour un ou des genres de vie, de combat, d'intelligence - si la condition fondamentale de notre accord, condition qu'il inclut lui-même, est bien que nous ne séparions à aucun moment de sa réalisation le "but final" et les moyens de l'atteindre.

5.        Ainsi, je suis bien plus proche de la perspective dans laquelle Raoul exprime certains choix sur l'I.S. que des choix eux-mêmes, tout en m'accordant avec lui sur ce à quoi ces choix devraient nous amener (cf. la fin du Traité [de savoir-vivre], Avoir pour but etc., Avis aux civilisés, son texte de discussion).

Ainsi, par rapport à ce que j'ai dit plus haut, tout en étant d'accord avec presque tout le texte de Tony [Verlaan – Document 9], je ne suis pas de son avis quand il a dit dans la discussion que le goût de la théorie, et celui de la pratique de la théorie, était un composant de notre communauté objective de goûts. Il en est la base; mais ce qui reste en suspens, c'est: quel renouvellement théorique? Quel style pour sa pratique?

6.        Comme point méthodologique un peu marginal, je dirai aussi que je ne partage pas le bel optimisme de Christian [Sebastiani] quand il écrit "c'est bien parce que nous avons été capables, une fois de plus, de faire apparaître la vérité parmi nous que nous devons être capables d'accomplir ce que nous avons décidé - et allons décider" [Document 8]. Le fait d'avoir fait réapparaître cette vérité était la condition nécessaire, il ne constituait en aucun cas une condition suffisante d'un renouveau de la pratique théorique. C'est seulement le changement de climat qu'ont suscité les premiers débats qui favorise maintenant l'apparition d'une discussion réelle.

7.        En ce qui concerne le Manifeste, je ne crois pas qu'il doive forcément être notre texte le plus violent. Il devra par contre être soutenu par une sorte de coup de Strasbourg. En considérant que [De] la Misère [en milieu étudiant] a tenu sur la base d'un "scandale positif", et pendant assez longtemps, une fonction de "manifeste critique", il s'agira de faire sur la même base élargie un manifeste positif. C'est seulement en ce sens, et parce que le Manifeste situationniste ne saurait être une quelconque proclamation conseilliste, qu'on peut à son propos parler de violence (violence de la critique totale, violence de la critique des conditions modernes du Spectacle, violence de l'anti-utopie). Le manifeste des situationnistes devra être aussi "prophétique" que celui de Marx; mais il devra aussi receler moins d'imprécisions; parce qu'il est appelé à trouver dans l'immédiat sa vérification détaillée.

8.        Par rapport au choix d'un ordre de priorités des sujets à débattre que j'avais suggéré et que Christian [Sébastiani] souhaite aussi, je propose qu'il soit tenu d'urgence une première discussion sur les conseils; il s'agirait de reprendre à fond les premiers débats dans le sens de ce que dit Guy [Debord] qui rejoint la conclusion à laquelle Raoul [Vaneigem] et moi en étions arrivés après le début de notre travail commun sur le livre (les conseils auront à être situationnistes). Pour y avoir un peu travaillé et pensé, je sais qu'en ce qui me concerne si ce livre m'intéresse, il ne me passionne pas. Aussi faudrait-il à mon avis que nous soyons en, quelque sorte précisément mandatés pour sa rédaction. Il faudra aussi, maintenant que nous en avons les moyens matériels, nous préoccuper d'une possible intervention en Angleterre, peut-être dans le cadre du Manifeste qui devra dans tous les cas être au centre de nos préoccupations des mois à venir.


18.IV.1970                                                                  Riesel


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