DOCUMENT 22 - Gianfranco SANGUINETTI (juin 1970)
Notes sur le débat stratégique
1. (Encore sur la période récente, et sur celle qui s'ouvre)
On est tous d'accord: dans le moment où la réalité semble chercher de plus en plus la pensée situationniste partout en Europe (mais même ailleurs), ce fut le développement même de cette pensée qui ne se laissait trouver nulle part. La Conférence de Venise [septembre 1969] a été sans aucun doute "exemplaire" de ce non-développement "intensif". Et la période après Venise a été bien exemplaire des dimensions réelles du développement extensif de l'I.S.).
Jamais, je crois, l'I.S. n'a eu tant de membres qu'en 1969, qui l'aient "servi" moins; ou bien, ce qui revient au même, de membres qui se soient moins servi de l'I.S. Cela va sans dire, mais il a été vraiment honteux que ceux qui disposent de la plus moderne et cohérente organisation révolutionnaire internationale d'aujourd'hui s'en soient servis si peu et si lentement; presque comme si on avait dans quelques moments un doute sur le fait qu'elle soit vraiment à la disposition de ceux qui veulent et savent s'en servir.
S'efforcer d'être au centre de l'organisation, comme dit Raoul [Vaneigem], et être "admirable" pour tous les autres, c'est la même chose. Et ce qui est vrai pour chaque situ doit devenir vrai pour chaque section: l'I.S. doit cesser d'avoir, de fait, un seul "centre" à Paris et plusieurs périphéries, est (il va de soi que ce ne sont plutôt les camarades des autres pays qui doivent commencer à l'être, compte tenu, évidemment, des difficultés spécifiques). Même à ce sujet la section italienne doit pouvoir beaucoup: elle doit fournir au minimum un exemple de comment on peut aujourd'hui construire bien l'activité d'une section de l'I.S. dans un pays autre que la France.
En d'autres termes, la section italienne et son succès souhaitable doivent être tout de suite un exemple et surtout un précédent pour d'autres, futures ou présentes, au moins comme la section française l'a constamment été depuis plus de dix ans, car parmi les autres sections nous sommes dans la position la plus favorable.
Il faut, dans la période qui vient, et dans la mesure où nous voulons qu'elle soit réellement créative et d'expérimentation, donner de moins en moins pour escomptés l'activité ou les choix de l'I.S.: pour ça il est évident qu'il ne faut plus que des situs fassent problème pour l'I.S. (par exemple, comme quelque camarade italien a fait), mais plutôt que l'I.S. et tous ses choix soient le problème de chaque situ. Il serait en fait ridicule que des situs veulent résoudre les problèmes stratégiques de l'I.S. sans même affronter les leurs (cf. Raoul [Vaneigem]: "penser par discipline de groupe..."). L'I.S., au contraire de ce qu'aurait voulu ce malheureux Pavan, n'est une sinécure pour aucun de ses membres, comme elle ne l'est pour aucun de ses ennemis; c'est encore pour cela que, si connaître l'I.S. peut avoir été pour quelqu'un de nous un heureux hasard, y rester ne peut aucunement l'être. Il me semble qu'il ne faut pas du tout encourager entre nous (et aujourd'hui moins que jamais) un certain optimisme sur nous-mêmes, d'autant plus qu'il aurait, d'un autre point de vue, de véritables raisons d'être; et ceci non pas pour une sorte de "rigorisme" stupide, mais simplement car je suis convaincu d'abord que nous n'en avons pas besoin, et surtout qu'il ne nous servirait de toutes façons à rien. Du reste ce débat démontre déjà assez bien ce qui nous servait.
Une dernière chose à propos de la période de crise et des récentes exclusions. Le camarade Christian [Sebastiani Document 8] disait dans son premier texte, en référence à cette crise, qu'"il est triste mais vrai qu'il nous faut dire: l'I.S. ça a aussi été ça". Or les échecs des membres de l'I.S. sont même, en partie, il est vrai, des échecs de l'I.S. elle-même. Mais je crois qu'il ne faut pas être tristes pour ça, car pour l'I.S. ce genre d'échecs sont un moment de son succès, parce que ce n'est plus en tant qu'échecs qu'ils marquent le progrès historique de l'I.S. Et le succès historique de l'I.S. sera sa vérité.
2. (Quelques remarques sur notre stratégie et sur ce débat)
Comme Paolo [Salvadori Document 16] le notait avec raison, nous devons plus et mieux directement et consciemment par les autres révolutionnaires, dont l'existence même, quand elle est réelle, est bien sûr déjà un grand soutien indirect et une vérification de notre théorie. Mais il faut beaucoup plus d'intérêt réel pour nous, parce que nous nous sommes complètement populaires et parce que le mouvement et la lutte que nous annonçons mettent tous en marche; et, en éclairant les intérêts de tout le monde, ils doivent conférer à tout le monde l'intérêt pour cette lutte, pour notre lutte.
Et réciproquement, en attendant activement ce plus grand intérêt réel pour nous, il nous faut une stratégie précise pour combattre l'intérêt des récupérateurs et des producteurs de situationnisme, intérêt qui malheureusement est aujourd'hui plus réel que celui qu'il nous faudrait.
Sans doute il y a différentes façons de combattre les récupérateurs: une bonne tactique pour leur saboter leur travail. C'est de leur en donner trop. Il faut leur augmenter les cadences, à ces salariés de l'ordre établi! Notre bénéfice sera immédiat et double. Afin de ne pas se faire récupérer, ce qui veut dire savoir de quelque façon se détourner. Les progrès de l'I.S. seront en ce sens mesurés par sa capacité de se détourner elle-même sans cesse.
Les artistes, les intellectuels, les étudiants: nous tous en avons assez. Il faut donc, peut-être, être indulgents contre eux: il me semble que depuis 68 la plupart des attaques contre eux, pour violentes qu'elles soient, risquent d'être objectivement pédagogiques plutôt qu'exemplaires. Par contre, avec ceux desquels nous nous attendons tout, les ouvriers (et, bien sûr, nous), nous n'avons nullement à être indulgents (cf. le dernier texte de Christian [Sebastiani]: "il ne faudra pas être tendre avec eux").
Il nous faudra de plus en plus laisser de côté toutes les justifications (à commencer par les nôtres): nous savons qu'elles existent, si on va les chercher, mais nous savons encore mieux que c'est le vieux monde qui les produit pour son bénéfice, et donc que c'est même à nous de les faire cesser d'exister. Nous, nous avons normalement choisi d'être collectivement et individuellement compromis avec le prolétariat; il faut même que les prolétaires, nos prochains interlocuteurs, commencent à compromettre directement avec nous. Il me semble, par exemple, qu'en Italie nous devrons savoir et être en mesure de critiquer les ouvriers pour ce qu'ils ont fait et ce qu'ils n'ont pas fait, par exemple dans le mois de décembre 1969.
Et, en Europe, au moins dans tous les pays où nous sommes, est critiquable justement le fait que les ouvriers ne soient généralement pas encore en mesure de nous parler et de nous critiquer, pendant qu'ils commencent déjà à se parler et à se critiquer (plus généralement, et pour ce qui nous concerne nous, il va de soi qu'il est inutile, voire académique, que nous critiquions les ouvriers avant d'être en état de communiquer avec: voilà l'importance que le Carnet du G.S. [Gréviste Sauvage] va forcément assumer).
Particulièrement remarquable me semble le texte de Paolo [Savadori Document 16] pour les problèmes qu'il aborde, en ouvrant cette discussion sur notre stratégie dont Raoul [Vaneigem] souhaitait le commencement dans son dernier texte. Préciser, comme l'a essayé Paolo, ce qui nous éloigne de la réalisation de la société sans classes, c'est en fait déjà ébaucher les lignes de force de notre stratégie positive. L'un de nos buts, au moins depuis qu'on s'est défini comme cela, c'est de nous dépasser en tant que "groupe de théoriciens". "Mais si nous ne pouvons aller au-delà de la théorie sans affronter décidément la pratique, nous ne pouvons pas non plus affronter la pratique sinon au moyen de notre propre théorie" (Paolo [Salvadori]). Et, plus trivialement, il est évident depuis toutes les interventions de ce débat que l'I.S. ne pourra réellement et définitivement se dépasser comme "groupe de théoriciens" que lorsque sa production théorique sera au moins quantitativement, et donc même comme rythme, très supérieure à celle qu'elle a mené jusqu'ici (cf. Riesel et d'autres sur ce point).
Autre point. Si on peut dire que nous nous sommes assez bien servis des Thèses d'avril 1968 en France et en Italie et même, peut-être en Espagne et en Scandinavie, il faut encore les voir à l'oeuvre en Angleterre, aux USA, en Allemagne etc. - Il est temps, par exemple, que l'I.S. ait une bonne revue en langue anglaise. Il me semble que nous la méritons, d'autant plus que les prolétaires des USA, d'Angleterre et d'Allemagne, nous méritent de plus en plus. Sans doute, avec un ou plusieurs films, il nous sera plus facile de pénétrer dans ces pays plutôt qu'avec des textes (voilà une raison en plus pour se dépêcher avec le cinéma).
Plus abstraitement, sur notre stratégie, on pourrait dire que l'I.S. se pose évidemment seulement les problèmes qu'elle peut résoudre, mais qu'il est devenu encore plus évident qu'aujourd'hui elle doit pouvoir résoudre beaucoup plus de problèmes que ceux qu'elle s'est posés jusqu'ici.
Ce ne sera pas sans difficultés; d'ailleurs rien ne se produit sans un effort. Mais la valeur du changement que l'I.S. doit opérer sur elle-même ne sera pas mesurée par son coût, mais par ce qu'en aura gagné en l'ayant accompli. L'I.S. doit continuer à produire des situs; mais maintenant elle ne peut le faire qu'en commençant à produire bien d'autres choses (cf. Riesel "... faire plus et autre chose"). Si l'on veut encore étonner ce monde, camarades il faut faire vite.
Les problèmes posés par ce débat, ce sont des problèmes de choix et donc de savoir choisir. En général, on peut considérer que le débat sera bien terminé quand on aura très précisément défini pratiquement tout ce à quoi nous ne devons plus nous intéresser, ce en quoi nous devons nous engager encore plus, et finalement ce dont il est temps qu'on commence à s'occuper. De ce point de vue, nous en sommes déjà à un bon point. Maintenant je pense que la discussion doit prendre deux différentes directions: l'une, à plus long terme, d'approfondissement et de précision des questions fondamentales de stratégie et de développement des questions théoriques déjà soulevées, et de celles qui le seront; et l'autre direction tournée plus directement vers la précision rapide des temps et de modes de réalisation de ce que nous venons d'approuver, et que nous allons bientôt décider (j'ai parlé des modes car ces réalisations, cela va sans dire, ne pourront qu'être internationales au double sens que les camarades de toutes nos sections vont participer à leur construction théorique et à leur mise en pratique dans les différents pays: problème de choisir des équipes de travail, de fixer des rencontres, d'aider dans leur action les sections numériquement moins fortes, etc.).
3. (Quelques modestes propositions "sur l'économie", même par rapport au débat sur la condition ouvrière, à commencer)
Sans vouloir tomber dans cette tendance de Marx, mais pour ne pas en créer une inverse, je propose une plus grande attention théorique aux problèmes économiques, même si le sujet n'est certainement pas l'un des plus passionnants. D'ailleurs, toutes les modifications et les véritables changements qui se sont produits dans ce dernier demi-siècle dans ce domaine, contribuent à le rendre plus intéressant.
Il ne peut pas s'agir, aujourd'hui moins que jamais, et certainement pour nous, de prévoir une quelconque "crise" économique et, de cette prévision faire dériver la "nécessité" mythologique d'une crise sociale. C'est au contraire que, parce qu'il a déjà une grave crise sociale qui monte partout, c'est le bon fonctionnement même du secteur économique qui en est directement touché. On l'a bien vu en mai et après. On le voit bien maintenant en Italie (mais même aux USA et en URSS).
Depuis Marx, aucun révolutionnaire dialecticien (sauf nous, mais trop peu) n'a dit quelque chose de réellement nouveau sur le procès particulier de développement du capital. A en parler, il y avait seulement les spécialistes de sa survie, et pour sa survie, bien entendu. Il nous faut maintenant, d'une certaine façon, "démystifier" complètement cet argument "monstre". Il y a longtemps qu'en Italie comme ailleurs l'"intelligence" du capital (comme celle du pouvoir) réside surtout dans la stupidité de ceux qui la lui attribuent, généralement des idéologues gauchistes qui ne la lui attribuent que pour justifier leur impuissance, à tous égards, dans leur "lutte" contre le capital. Ceci est si vrai que ce n'est pas par hasard qu'on s'étonne un peu de ses moments de relative lucidité (bombes, etc.). Et si le capital est même parfois, et de plus en plus, contraint à être lucide, ceci revient à témoigner de la précarité de son état général, et ne met en évidence que sa stupidité habituelle. Par les ouvriers, elle est seulement soupçonnée, comme la faiblesse de ce système de production; mais il faut qu'ils en soient totalement conscients; il faut qu'ils se disent que les P.C. et les syndicats montrent la moindre des choses comme très difficile, sinon impossible, seulement parce qu'il en va de leur peau. Et que donc tout devient bien facile.
On peut bien dire qu'après 50 ans de défaite et de mensonges, les ouvriers ne se mettent en général jamais en lutte sans des "garanties" de sérieux et de succès (cf., par exemple, comme seulement après plus qu'une semaine de vraie lutte de rue à Paris en 68 les ouvriers ont bougé dans le pays entier). Mais, en devenant conscients des faiblesses de l'adversaire, ils comprennent que l'unique garantie de sérieux, ce sont eux et seulement eux qui peuvent se la donner. Voilà alors un premier grand succès pour eux.
Quant à nous, nous pouvons déjà entrer "dans la mêlée" en faisant un bon Carnet du G.S. [Gréviste Sauvage] selon la suggestion de Donatien [René Viénet]. Ceci me semble urgent autant, et peut-être même plus, que le cinéma, à faire en même temps (mais sans doute plus long et difficile à réaliser). Notre carnet du G.S. va montrer à tous les ouvriéristes, non moins qu'à ceux qui nous accusent "d'ouvriérisme", qu'attendre beaucoup des ouvriers ne veut nullement dire attendre que les ouvriers "bougent"; et surtout pas quand ils sont déjà en marche d'un bout à l'autre de l'Europe. Et il doit montrer aux ouvrier que, dans les usines et dans tous les lieux de l'abrutissement programmé, c'est seulement avec leur créativité qu'il est possible de s'armer contre la planification de son absence. En fait, si le pouvoir peut encore tolérer plus ou moins bien les nouvelles techniques du désordre dans la culture et dans les écoles, il est suffisant qu'elles rentrent dans les usines et dans les bureaux (et elles ne peuvent y rentrer que bien enrichies) pour que tout le monde s'aperçoive, en même temps que de la précarité des conditions de la marchandise, du caractère concret de leur force.
Pour des petits groupes de travailleurs révolutionnaires, commencer avec des actions rapides, sauvages, peu coûteuse pour eux, surtout pour transmettre, avec elles, l'initiative qui les a portés à la lumière, cela signifie déjà diffuser toute autre initiative; cela signifie "obliger" tous les prolétaires à les comprendre, à s'y reconnaître, et donc à les reproduire.
Il faudra, entre autres choses, être même en mesure de communiquer aux ouvriers notre goût pour le jeu; et nous-mêmes, jouer plus. D'ailleurs, aujourd'hui, jouer veut simplement dire savoir tout mettre en jeu dans la lutte pour notre libération. Il faut que les ouvriers goûtent le plaisir que procure ce genre de jeu: construire des situations qui valent la peine d'être vécues, voilà l'unique chose à laquelle aujourd'hui il vaut la peine de se dédier.
Un certain intérêt pour l'économie, la discussion sur la condition ouvrière proposée par Raoul [Vaneigem], et notre action directe parmi, et avec, les ouvriers sont en ce sens tous nécessaires à brève échéance.
Milano, juin 1970 Gianfranco
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