DOCUMENT 25 - Jonathan HORELICK et Tony VERLAAN (21 septembre 1970)
Traduction de la lettre du 21 septembre de Jon et Tony à Guy [Debord]
Cher Guy,
nous avons bien reçu tes deux lettres que tu nous as adressées à New York. où nous nous trouvons depuis le 1er septembre, ainsi que cela avait été indiqué à René Riesel il y a quelque temps. Les photocopies envoyées dans le Maine nous sont bien parvenues également.
Il nous fallait attendre ton retour à Paris et ta réponse à notre lettre du 17 août avant de pouvoir communiquer à quelqu'un dans la section française l'ensemble des considérations auxquelles la récente évolution de la crise larvée nous a conduits. La réponse des trois camarades à nos questions du 17 août est extrêmement symptomatique de tout ce que nous avons reconnu dans la crise de l'I.S. Nous ne pensons pas qu'une réponse directe à leur lettre du 25 soit profitable.
Une note supplémentaire à propos de Barret: c'est à l'imprécision de l'expression "refus positif" que nous nous en prenions dans notre lettre, en tant qu'elle nous forçait à réserver toute conclusion, en conséquence, compte tenu des autres informations concernant les communications téléphoniques. L'imprécision que nous voyons dans une telle expression n'est pas simplement sémantique; elle se rapportait immédiatement à notre propre pratique qui nous avait fait considérer l'admission de Barret. De notre point de vue, les scissions et les accords initiaux méritent d'être exprimés directement d'une façon décisive; la liberté sémantique qui se réfléchit dans la conclusion de relations formelles peut, au pire seulement, contenir une imprécision quant à la situation elle-même, là où elle n'existe pas. C'est chaque fois que les imprécisions sont de moins en moins reconnues que l'erreur outrepasse les proportions d'une réflexion vague qui tend à ne plus considérer les détails essentiels, sinon les règles du jeu elles-mêmes. Comme autre exemple, la lettre d'exclusion adressée à Chasse et Elwell pourrait être considérée comme une proposition d'exclusion par le biais d'une interprétation sémantique similaire. Ici l'erreur seulement devient sérieuse - plutôt que limitée comme c'était le cas - si sa reconnaissance n'est pas admise.
Les citations de notre lettre sont réduites à l'aspect motocycliste du militantisme "situiste" de Paolo [Salvadori] selon les informations que nous en avions alors. Le rôle joué par la fille dans ce théâtre de l'idéal étend et intensifie cette aberration visiblement manifeste dès les premières communications.
Nous trouvons que les doutes de notre lettre du 17 août nous paraissent confirmés dans tes lettres et soulignés dans la réponse du 25 août des camarades français. Au su de tout cela, nous avons abandonné notre décision initiale, et agréable, d'achever quelques résultats concrets sur le terrain américain avant d'entamer des discussions préliminaires à un regroupement. La rédaction du n° 2 de la revue américaine nous semble impossible avant cette discussion; l'organisation actuelle de l'I.S. ne nous paraît offrir pour le moment que la possibilité d'une pseudo-pratique.
La dernière crise centrée autour de Paolo [Salvadori] nous révèle la paralysie totale de l'I.S. pour la période récente où les séparations organisationnelles existent en soi seules, et où un déterminisme inéluctable soutient les lignes tracées entre l'échec individuel et l'échec collectif. Par son style moral (la critique prise comme "mauvaise humeur") et son invocation automatique à toutes sortes de qualificatifs en relation avec des questions inexistantes, la lettre des trois camarades laisse voir les profondeurs subjectives d'un échec commun dans l'I.S. Maintenant que nous formulons quelques considérations provisoires et banales sur l'organisation, à toi personnellement - et nécessairement - elles sont bien évidemment en aucune façon personnelles.
C'est seulement après tant de défaites que nous pouvons considérer ce qui nous a vaincus. Nous voyons la tendance de l'I.S. après mai 68 à être plus qu'un groupe de théoriciens, sans rechercher les bases objectives nécessaires pour un tel projet. Un tel point de départ, parmi d'autres, sert pour une reconnaissance critique des différences réelles qui existent entre nous dans le développement théorico-pratique, comment réaliser au mieux les différentes capacités tout autant qu'éliminer les inégalités limitées qui existent. L'échec, qui remonte loin, à commencer par la communication dans cette sorte de perspective, peut être relié aux symptômes de hiérarchie dans la section française, en dépit des meilleures intentions, et tout autant à l'extrémisme et au drame revêtus par chaque critique.
A Venise [septembre 1969], nous n'avons fait que nous rencontrer les uns les autres et parader devant les autres sans jamais parler de qui nous étions et de ce que nous pensions pouvoir faire ensemble dans cette nouvelle époque de l'I.S. Après des crises interminables on a commencé à chercher un nouveau terrain, au moment où la comédie (cinéma) des exclusions était devenue toute la pratique situationniste. La tête mal attachée aux épaules nous pouvons parler maintenant d'une façon plus décisive. Et malgré le grand nombre de séparations récentes, le débat stratégique n'a pas encore atteint (contenu) une discussion précise des critères de participation individuelle qu'on pourrait en déduire; sinon que signifierait le fait qu'on ne puisse les formuler?
A côté du brouillard objectif de l'I.S. sur elle-même depuis pas mal de temps, c'est dans les exclusions que nous voyons une seconde force désastreuse. Là, nous avons montré que nous n'avions pas appris à "attendre", ayant peut-être perdu tout discernement pour les situations organisationnelles. L'I.S. n'a pas réussi à réaliser l'autonomie de ses sections dans les moments extrêmes. La première crise italienne a immédiatement touché la section française. C'est à Paris que Pavan a commencé à discuter l'état réel et détaillé des affaires d'argent de Gianfranco [Sanguinetti], et ce après la conférence des délégués où il aurait dû révéler tout ce qu'il savait. Les visites des Italiens à Paris qui coïncidaient avec les moments les plus aigus de la crise dans leur section n'ont pas rendu plus relatives les frontières entre les sections française et italienne, ni garanti la nécessité pour les Français de répondre immédiatement à un "ultimatum" dans la section italienne en dépit de son obscurité. Il semble que cela trouve un répondant dans les communications téléphoniques de Paolo [Salvadori] à Paris et dans les réponses qui leur furent faites.
Sur le terrain d'une pratique demeurant abstraite et avec l'apparition d'un spontanéisme organisationnel, une idéologisation implicite est intervenue par les exclusions. Les manquements eux-mêmes n'échappent pas au domaine de la dépilation subjective et au déclin individuel, lequel n'est ni un facteur ajouté au développement que nous pouvons voir, ni le résultat unilatéral d'une incohérence commune. Dans la période récente, l'I.S. a été la somme totale des échecs individuels pour parvenir à une pratique consciente, à appliquer notre sans critique à nos propres déboires, à engager individuellement une analyse théorique, à mettre en pratique un grand nombre d'excellentes propositions qui ont été versées au débat stratégique. Le trait le plus bizarre de la dernière tragi-comédie italienne est que les deux Italiens n'ont rien fait durant les six derniers mois; à moins que ce qu'ils aient fait effectivement n'ait eu aucune signification pour eux. L'aberration de Paolo [Salvadori] est une expression extrême d'un des aspects d'une force ultime avec laquelle nous nous mesurons: le "situisme". Nous avons là les dernières enjolivures d'une fusion abstraite de la vie quotidienne avec l'organisation révolutionnaire dans leur décrépitude commune. Avec le retard pris dans la mise au point des bases d'une activité pour la nouvelle période (et lorsque quelques unes sont formulées, on s'aperçoit qu'elles sont simplement théoriques), avec l'appréhension géométriquement abstraite du terrain de la pratique, les banalités les plus basiques deviennent finalement des relations historiques magnifiées. Nous croyons que le type d'exclusion déterminée par l'échec survenu dans les situations banalisées trouve son origine dans un passé aussi lointain que la disparition de Chevalier.
Là où le domaine de la pratique qui critique sans douceur le monde existant n'est plus en prise avec l'organisation situationniste, nous devrions suspendre le ton de l'ultimatum, ainsi que les exclusions, jusqu'à ce que nous puissions voir comment les échecs infèrent concrètement avec le projet réel. De l'autre côté de l'extrémisme au service de l'arme de l'exclusion, et qui conséquemment se résout en "situisme", il y a la position des trois camarades français à l'égard de Gianfranco [Sanguinetti]: idéalisation euphorique du "situ", car l'échec réel n'est jamais considéré comme corrigible, et ceci en proportion directe avec l'aveuglement qu'ils ont manifesté eu égard à leur participation à ces erreurs (soumission initiale) et donc leur aveuglement envers eux-mêmes. Ce genre de malaise n'est pas automatiquement fatal. Mais à la lumière de ce développement des critères subjectifs fantasmagoriques auquel on assiste, aussi bien que du silence généralisé vis à vis des bases de la participation aujourd'hui dans une organisation révolutionnaire, et de l'échec commun de la pratique en général, nous croyons qu'il est nécessaire de reconsidérer quelque peu la totalité des échecs incorrigibles survenus récemment, en ce sens que, peut-être, quelques uns de nos anciens amis qui ont été exclus méritaient plus qu'une exclusion, c'est à dire une chance de dépassement au sein de l'I.S. Aucun des échecs individuels ne doit être considéré en fonction de notre présente faiblesse; quelques uns ne méritaient pas la moindre réflexion.
Nous envisageons une discussion préliminaire de regroupement pour laquelle nous pourrions encourager quelques retours circonscrits dans cette discussion. Ceci pourrait aussi s'appliquer à quelques uns des actuels situationnistes qui ont commis des erreurs sérieuses, comme tu l'as noté dans ta seconde lettre. La condition première immédiate serait une conscience vérifiée pour chacun de ses propres erreurs, à formuler lors d'une auto-critique, et la mise en oeuvre de leur dépassement.
Nous sommes volontairement vagues pour le moment au sujet des camarades précis auxquels il est fait allusion abstraitement et don les erreurs sur des points de base et leur présence dans l'I.S. méritent une seconde chance, une chance de se corriger dans le cadre de ce regroupement. Nous ne voulons pas jouer un jeu politique de rédemption. Nous voulons participer au sauvetage de l'I.S. - la vérité de sa théorie.
Notre position ici aboutit aux préliminaires d'une tendance dont le point le plus discutable est le suivant: l'I.S. devrait être capable - à la lumière de la responsabilité collective de quelques uns des échecs individuels qui se sont terminés en exclusions, et pour quelques échecs non encore réglés - de reconsidérer la participation à un dialogue en vue d'un regroupement de ceux qui ont le plus directement dénoncé ces échecs. Comme il est dit ci-dessus le préliminaire immédiat d'une telle participation est leur auto-critique.
Sans temps morts,
Jon
Tony
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Le point final de Jonathan Horelick: Beyond the crisis of abstraction and the abstract break with that crisis: the SI
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