CONSTANT,
DU SITUATIONNISME À LA SAGESSE

Philippe Dagen,

Le Monde, 28 juin 2002.

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Constant, du situationnisme à la sagesse

Le peintre, qui fonda le mouvement artistique Cobra, expose les maquettes de son projet de ville idéale à la Documenta de Kassel.
Constant Nieuwenhuis, dit Constant, a appris le français dans les livres. C'était dans les années 1930 et 1940, à Amsterdam. Il lisait les auteurs contemporains, Gide, Giono.
Plus tard, il a perfectionné à Paris sa connaissance de la langue quotidienne. Le français qu'il parle aujourd'hui garde cependant les traces de sa première éducation par la littérature : des constructions grammaticales impeccables, un vocabulaire précis, la lenteur de la parole à la recherche du mot juste. Ainsi, d'une femme expansive, il ne dit pas qu'elle est bavarde, mais "peu taciturne". Peu signifie trop peu. Une certaine manière de plisser les yeux suggère la nuance.
Un lettré, donc. C'est la première impression, dès l'entrée dans sa maison : un couloir étroit, un escalier scandaleusement vertical et, immédiatement, la bibliothèque à faire se pâmer un bibliophile : toutes les éditions originales des textes situationnistes y sont, La Société du spectacle dans l'édition blanche de Buchet-Chastel de 1967 et tous les écrits de Debord, en français et en italien. Ceux de Jorn et de Vaneigem sont sur le même rayon et celui d'en dessous. Des travaux d'historiens en anglais, en allemand, en néerlandais. Beaucoup de livres d'art et de catalogues, dont les siens et ceux du groupe Cobra. La littérature universelle, Shakespeare, Flaubert, autant que possible dans la langue originale de l'auteur. Pendant que Constant téléphone dans le salon voisin, la visite continue, sous l'œil suspicieux d'un caniche grognon. On ne peut s'empêcher de revenir vers les ouvrages situationnistes. Ni de lui parler ensuite de cette partie de sa vie : les contacts avec le Bauhaus imaginiste, les réunions à Alba en Italie, la revue Potlatch, l'adhésion à l'Internationale situationniste en 1958. Les souvenirs personnels se mêlent aux souvenirs politiques et aux anecdotes pittoresques - telle cette évocation du peintre Pinot Gallizio qui n'était pas peintre, à l'origine, mais "pharmacien, archéologue et vétérinaire".
Durant cette période, la figure d'Asger Jorn est centrale. Mais Jorn, pour Constant, était alors moins l'ancien compagnon de Cobra que l'homme avec lequel vivait celle qui avait été la première épouse de Constant et leurs deux filles. "Quand le congrès d'Alba a été terminé, Pinot Gallizio m'a conduit dans sa voiture à Albisola, où habitait Jorn. Nous sommes arrivés à la fin de la journée. Mes filles jouaient au bord de la mer. Elles sont venues vers lui. Elles ont demandé à Pinot qui était ce monsieur qui l'accompagnait. Il a répondu : c'est votre père. C'était la première fois que je les revoyais depuis le départ de leur mère."
Évoquer de tels épisodes dans cette très belle maison ancienne, dans cette pièce presque silencieuse, parmi des meubles anciens est étrange, pour peu que l'on songe à l'itinéraire et à la réputation de révolté de Constant. Pour lui, le temps de la révolution et des drames personnels est passé, bien qu'il les évoque encore intensément.

URBANISME "UNITAIRE"

Et Debord, dans ces années devenues mythiques ? "Debord était un contemplatif." Suit une précision : "L'art l'intéressait très peu. Il n'a pas regardé l'art de ses contemporains, à l'exception d'Yves Klein. Il avait un petit Klein bleu. Il y voyait la forme la plus réduite de la peinture - c'est cette idée qui le retenait dans cette œuvre." Ce peu d'intérêt a joué un rôle déterminant dans la séparation de Constant et Debord en 1960, ce dernier se refusant à admettre que l'artiste Constant abandonne toute pratique et toute réflexion plastiques. "Oui. Mais il ne faut pas dire que j'ai été exclu de l'IS. Je l'ai quittée de moi-même, c'est tout différent." Il l'a quittée alors qu'il s'engageait dans le projet New Babylon, rêve d'un urbanisme "unitaire" qui voulait inventer des villes où la circulation, les relations, les activités s'accomplissent librement et où la vie échappe aux contraintes des métropoles modernes.
Seul, puis avec des assistants, Constant a commencé à construire les maquettes aériennes de sa cité idéale, moins maquettes que sculptures, à en dessiner plans et vues, moins exercices d'architecte qu'improvisations de peintre et de graveur. Ce sont ces travaux qui sont présentés à Kassel cet été pour la Documenta. Constant revient de son inauguration. "Je suis l'artiste le plus vieux de la Documenta. Non la plus vieille, c'est Louise Bourgeois... Mais elle est morte." On l'assure que non, elle est toujours vivante. "Vraiment ? Donc, je ne suis pas le plus âgé. Tant mieux." Il rit un peu. "A 82 ans, c'était inespéré." La présentation de New Babylon lui a convenu : "C'est dans un grand espace, il y a de la place, c'est bien... Mais il n'y a que des photos et de la vidéo dans cette Documenta. Des documents, des documents... Et plus du tout de peinture. Combien sommes-nous de peintres, là-bas ? Deux ou trois."
Lui fait-on observer que lui-même n'a pas été invité pour sa peinture mais pour ses expériences urbanistiques, il l'admet mais reste ferme : l'essentiel de son œuvre, à ses yeux, demeure ses toiles, celles d'autrefois et celles qui sont en cours dans l'atelier, lequel se trouve dans une ancienne école désaffectée, dans un quartier périphérique cerné par les canaux et les étangs. "Ici, je ne peins que mes aquarelles". La pièce est au rez-de-chaussée : deux établis, des néons, des casiers où sont rangées des œuvres encadrées, quelques pots de verre. L'endroit est plutôt exigu. "J'ai eu des ateliers bien plus petits. A Paris, dans les années 1950, j'habitais une chambre, au sixième étage, rue des Martyrs. J'y vivais avec mon fils Victor. Ce n'était pas bien grand. Il y avait deux lits rangés le long de la pente du toit. Dans la journée, ils étaient cachés par de la toile, que j'avais disposée en rideau. Le reste de la chambre, c'était l'atelier."
De toute évidence, il a plaisir à évoquer cette époque, entre Cobra et IS. "Les autres chambres étaient occupées par des putains. Dans la journée, elles étaient dans la rue et elles laissaient leurs enfants en haut. Comme j'étais le seul à cet étage, ils venaient taper à la porte pour jouer avec mon fils - ça ne me plaisait guère du reste... Je leur donnais des morceaux de sucre. Ces enfants vivaient dans de telles conditions... Mais on était bien tout de même."

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