POURQUOI FAUT-IL SAUVER
LES SOLDATS BOVÉ ET RIESEL?
Hervé KEMPF

(Le Monde, 23 novembre 2002)

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Le fatalisme qui a accueilli la confirmation par la Cour de cassation de la condamnation de José Bové et René Riesel à quatorze mois de prison ferme témoigne d'une singulière amnésie de la part de la société française et de sa représentation politique. Car, dans un étonnant paradoxe, la France s'apprête à enfermer les trublions pour des actions à Nérac et à Montpellier dont elle a ensuite reconnu, de fait, le bien-fondé. Pour le comprendre, il faut revenir sur le passé proche.
Début 1998, la situation des organismes génétiquement modifiés (OGM) est confuse. L'un après l'autre, les gouvernements Juppé et Jospin ont pris des décisions ambiguës : en février 1997, Alain Juppé a interdit la culture du maïs transgénique, mais autorisé son importation ; en novembre, Laurent Jospin a interdit la culture des colza et betterave OGM, mais autorisé celle du maïs.
L'opinion publique hésite, de nombreuses oppositions se déclarent, les consommateurs renâclent devant ces produits qui ne leur apportent rien. Or, le maïs transgénique de la firme Novartis reste légalement autorisé et, à Nérac, en Lot-et-Garonne, ses entrepôts abritent des tonnes de semences OGM prêtes à la commercialisation. Les OGM pourraient s'imposer en Europe sans qu'aucun débat ait vraiment eu lieu.
C'est ce moment que choisit la Confédération paysanne pour intervenir : le 8 janvier 1998, conduits par le secrétaire national René Riesel et José Bové, une centaine d'agriculteurs envahissent l'entrepôt de Nérac et rendent les semences impropres à l'usage en les arrosant d'eau. Ils sont jugés en février à Agen, José Bové déclare : "Quand y a-t-il eu un débat sur les OGM ? Quand les paysans et les consommateurs ont-ils été consultés ? Jamais."
Bové et Riesel sont condamnés, mais peu après, le gouvernement annonce un débat public, sous forme d'une "Conférence des citoyens". Elle se tient au Parlement, en juin 1998. Lesdits citoyens expriment de nombreuses réserves à l'égard des OGM, et particulièrement de ce maïs qui contient un gène de résistance aux antibiotiques. Et, en septembre 1998, le Conseil d'Etat suspend l'autorisation de culture de la céréale incriminée.
Le débat continue tout l'hiver, comme en Angleterre, en Italie, en Allemagne, et l'opinion se révèle hostile aux OGM. Mais des essais s'en poursuivent ici et là dans le secret, comme au Cirad, à Montpellier, où l'on prépare la culture expérimentale en Camargue de riz transgénique. Riesel et Bové organisent le sabotage de l'expérience du Cirad, qui intervient le 5 juin 1999.
Quelques semaines plus tard, le 24 juin 1999, l'Europe adopte un moratoire sur les OGM, la France ayant été un des pays les plus actifs en faveur de cette décision. Une décision qui transcende le clivage droite-gauche, puisqu'en octobre dernier le gouvernement Raffarin a apporté son soutien au maintien du moratoire, que l'Europe a reconduit.
La confrontation des faits et des dates conduit à une conclusion : José Bové et René Riesel ont fait ouvertement ce que la France souhaitait secrètement. Leurs actes ont stimulé plusieurs décisions politiques importantes. Assumer ces décisions implique d'assumer ces actes. Leur enfermement constituerait donc une contradiction politique.
Un autre aspect de l'affaire présente un intérêt particulier, relativement au coma intellectuel dans laquelle semble se trouver la gauche française. Les médias se sont focalisés sur José Bové, oubliant complètement René Riesel. Or, celui-ci n'est pas un simple comparse. Il a quitté la Confédération paysanne et critique José Bové depuis que celui-ci a adopté une tactique médiatique exacerbée à partir du démontage du restaurant McDonald's de Millau, en août 1999.

LE DÉLABREMENT DE LA NATURE

Riesel porte une critique globale contre les"citoyennistes" et Attac, avec lesquels s'allie Bové. Ils ne veulent, selon Riesel, qu'aménager le système techno-marchand. "Attac et les citoyennistes sont des néo-étatistes, qui veulent simplement le retour de l'Etat-providence, une régulation du système, mais ne le contestent pas vraiment, explique-t-il. Ils n'ont rien à dire sur l'aliénation, parce que ça ne les intéresse pas : ils ne sont que d'anciens gauchistes, d'anciens staliniens, qui modernisent un peu leur discours."
Pour Riesel, la critique sociale doit au contraire porter sur la logique du système technicien : le phénomène dominant de l'époque serait "l'artificialisation continue de la vie à l'œuvre depuis un siècle", où l'économie et la science, s'appuyant l'une l'autre, ont envahi tout le champ social. Elles empêchent les autres modes de connaissance et de relations de s'exprimer, formant un système technique qui a acquis son autonomie au détriment de la liberté et de la vie.
Cette domination conduit tant au délabrement de la nature qu'à l'aliénation des humains. Dans cette optique, les OGM gravissent un nouveau degré de l'artificialisation de la biosphère, de même que le génie génétique vise à manipuler le génome humain lui-même.
La radicalité de Riesel se retrouve au sein d'un réseau ténu mais vivant, s'exprimant par les Editions de l'Encyclopédie des nuisances (qui éditent ses textes) ou dans la Société contre l'obscurantisme scientiste et le terrorisme industriel. Leur influence est marginale. Mais ils appuient de façon incisive sur le ventre mou de la gauche et de l'antimondialisation : son incapacité à critiquer le système technicien et le mythe du Progrès.
Un mythe pourtant largement démonté par d'autres, comme Pierre-Henri Taguieff dans Du progrès (Librio, 2001). Pour René Riesel, l'échec de son ancien camarade, réduit aujourd'hui à demander au président de la République sa grâce, est le révélateur de l'impasse d'un discours contestataire qui doit lui aussi se remettre en cause. La gauche, ou plus largement tous ceux qui se soucient de refonder la légitimité de la politique dans des temps désabusés, ferait bien de prêter l'oreille à ce discours si décalé.

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