DEBORD VU PAR DANIEL BLANCHARD
(alias Pierre Canjuers)
Debord dans le bruit de la cataracte du temps, Sens et Tonka, Paris, 2000.
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En premier lieu, à ce moment-là [en 1960], celui que j'ai fréquenté et aimé était en quelque sorte un Debord à l'état naissant. Bien qu'il eût déjà derrière lui une brillante carrière d'agitateur dans la sphère culturelle, les traits les plus singuliers de sa personnalité de révolutionnaire, ses inventions les plus perspicaces et les plus fécondes gardaient encore une vivacité, une justesse qui devaient plus tard s'adultèrer quelque peu par l'effet de la hantise d'être devenu l'ennemi public n°1 et aussi sous le poids de la bêtise structurelle de ses disciples, dont il ne sut pas assez s'écarter. Alors, il avait des amis, Kayati, Kotanyi ou Jorn, mais non des disciples.
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Qu'est-ce donc alors qui prolonge encore aujourd'hui l'excitation ressentie il y a plus de trente ans à découvrir l'I.S., -qui la prolonge non pas commme l'émotion narcissique de revivre un moment perdu, mais bien comme la perception maintenue d'une singularité précieuse? C'est, je crois, le sens de la forme, la qualité artistique, qui habitent toute la pratique de Debord et qui, à mon sens, fortement contribué à son efficacité subversive.
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... la conversation, qu'il faudrait presque entendre ici au sens originel de "vie partagée", car elle constituait comme l'accomplissement voluptueux e l'amitié, Debord la vivait comme une dérive verbale, l'expérimentation ludique, à plusieurs, d'idées, de mots, de fantaisies nouvelles - et quiconque l'a fréquenté sait à quel point sa présence et ses propos catalysaient chez ses interlocuteurs amis l'imagination et ses expressions les plus dégourdies. Avec l'adversaire déclaré, en revanche, la discussion tournait à un autre jeu, "le match de boxe", disait-il, mais il s'agissait plutôt de combat libre car il recourait alors, pour convaincre à tous les moyens, y compris l'argument le plus bassement personnel.
Mais dans l'amitié - mode de relation qui, je crois, préfigurait au fond le plus fidèlement qu'il attendait de la révolution -, il lui importait fortement de faire sentir les règles qu' imposaient selon lui les contraintes de la lutte contre l'état des choses et le niveau de liberté requis pour être digne de la mener. Cette exigence-là, il la poussait souvent jusqu'au formalisme, et aussi jusqu'à l'arbitraire puisqu'ildécidait unilatéralement de ces règles et les laissait le plus souvent implicites, sous entendant ainsi qu'elles allaient de soi. Evidemment, les disciples ne surent que surenchérir sur ces pratiques, jusqu'au snobisme mondain le plus puant.
De ce formalisme, j'ai du reste été moi-même victime, sans même le comprendre sur le moment, tant m'était étrangère l' idée que des rapports entreamis pussent être régis par un code. Le soir où, invité par Guy et Michèle [Bernstein] à dîner impasse de Clairvaux, je me suis vu offrir un quart de poulet-frites acheté dans un quelconque édicule graillonneux du boulevard de Sébastopol, j'aurais dû comprendre que l'heure de ma disgrâce était venue, même si l'"affront" était bizarrement camouflé sous une excuse - "nous sommes fauchés" - qui l'annulait et qui ne pouvait avoir rien d'inadmissible à mes yeux. Et si j'avais été moins niais, j'aurais probablement dû pousser la lecture des signes jusqu'à deviner que le mixte poulet-frites plus excuse composait une espèce de motion nègre-blanc, traduisant elle même un compromis entre une volonté d'exclusion - évidemment imputable à Michèle ..- et un désir d'indulgence. Etc. En tout cas, c'est sur ce mode que Debord a cru devoir mettre fin à notreamitié, sans m'en signifier la raison, pas même sous forme d'insultes. Tant pis pour moi, et tant pis pour lui.
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Mais à cette profondeur-là [Le refus de la dénégation de la mort - "L'absence sociale de la mort est identique à l'absence sociale de la vie"], aussi, on ne se paye pas de mots. A l'imposture centrale de l'époque, Debord n'a pas opposé seulement quelques phrases, mais une oeuvre et une vie toute entières impulsées par la conscience de la mortalité, tout entières tendues entre l'éphémère et l'utopique. Le "vrai goût du passage du temps" est aussi le goût du vrai, qu'on le savoure dans un vin, dans certains instants de la vie ou dans la lutte révolutionnaire. La manifestation du "passage vers la mort" est la pierre de touche de l'authenticité, dont la révolution devrait imposer la restauration - ou l'instauration.
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