GUY DEBORD, LE DANDY RADICAL
Benoît Duteurtre
Figaro littéraire, 12 décembre 2001.

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L´autre jour, au Café de Flore, un romancier d´avant-garde, citait bruyamment Debord à un jeune debordo-branché, sous le regard sceptique d´un militant debordo-royaliste. De mon côté, je parcourais les pages d´un grand journal où un dirigeant de l´UDF et le PDG d´une multinationale de la communication se réclamaient, eux aussi, de Debord, dans une même lutte contre « les excès de la société du spectacle ». Et je me demandais si cette prolifération illustrait le rayonnement du fondateur de l´Internationale situationniste ou son enterrement de première classe.
Parmi tant de vagues debordiennes, la question des liens entre Debord et l´«underground » pourrait à première vue sembler plus sensée, si l´on songe que l´Internationale situationniste fut à l´origine un mouvement esthétique subversif.
Mais il faut rappeler aussi que cette aventure commence par une contestation radicale et moqueuse de l´avant-garde artistique, à laquelle se rattache une bonne partie de l´ « underground », des recherches langagières de Burroughs aux subtilités conceptuelles de Warhol. Pour Debord, ce genre d´esthétisme constituait plutôt une impasse, finissant dans un langage muet, érigé en système par une cohorte de spécialistes. Lassé d´avance par de telles expériences, il pouvait rejoindre ces artistes dans l´individualité aventureuse. Tout l´oppose en revanche aux représentants actuels du « néo-underground », de la littérature hypernarcissique ou de l´art hyperconceptuel : sous-produits de l´avant-garde immédiatement médiatisés et consacrés par l´institution, mais toujours persuadés d´être rebelles.
Contrairement à Burroughs, Debord dédaigne les drogues (il boit du vin). Aux illuminations esthétiques, il préfère le classicisme d´écriture et la clairvoyance du regard, comme si cette méthode seule pouvait nous parler assez précisément du monde d´aujourd´hui, de ses folies et de ses engrenages. Il tient son sujet à distance, loin du romantisme de l´ « underground ». Debord parle beaucoup de lui, mais il ne s´exhibe pas, reste toujours chic et dandy, et c´est aussi ce chic, comme affirmation de soi, qu´il aime chez les artistes les plus décadents. Difficile de regarder cet homme comme l´expression d´une époque, bien qu´il ait jeté sur elle un regard plus lucide que celui des branchés.

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