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J'ai rencontré Guy Debord pour la première fois le 27 octobre 1960. Nous nous étions téléphoné deux jours auparavant pour convenir d'une rencontre. Une manifestation contre la guerre d'Algérie qui s'annonçait comme devant revêtir une importance particulière était prévue pour le surlendemain. Elle devait débuter à la "Mutualité". J'habitais chez mes parents, à proximité du Panthéon, donc à proximité de la "Mutualité". Nous avions donc convenu de nous rencontrer chez moi, et de nous rendre ensemble à la manifestation. Nous avons discuté une heure environ, avant de rejoindre la foule, où nous nous sommes trouvés très vite séparés par les bagarres et les charges de police. Cette première rencontre devait être suivie de beaucoup d'autres. J'avais dix-neuf ans. Je venais d'adhérer à "Socialisme ou Barbarie" grâce à Jean-François Lyotard. J'arrivais, très ignorant, de ma province, et je m'étais lancé corps et âme dans l'activité "révolutionnaire" avec la fougue et les naivetés de la jeunesse. "Socialisme ou Barbarie" m'ouvrait la perspective d'une critique radicale du monde capitaliste, tant dans sa version occidentale que dans sa version "soviétique". L'idée même que l'on pût faire de la politique, en deçà de ce programme minimum, m'était inconcevable, et le parti "communiste" m'apparaissait comme un parti d'extrême-droite, au même titre que tous les autres.
Daniel Blanchard, alias Canjuers, qui m'avait précédé à "S. ou B.", était parti effectuer son service militaire comme coopérant en Guinée. Il avait, avant son départ, entretenu des relations avec Guy Debord. De leur rencontre était né un texte commun intitulé "Préliminaires pour la définition de l'unité du programme révolutionnaire". Canjuers avait fait circuler ce texte, mais "S ou B." n'y avait accordé qu'une attention distante, pour ne pas dire condescendante. J'avais cependant été désigné et très officiellement chargé, sur les instances de Canjuers, de maintenir le contact avec Guy Debord, qui lui-même en avait été averti...
A quelque temps de cette première rencontre et de cette manifestation mémorable, par un hasard qui n'en était pas un, je rencontrai Guy Debord,en compagnie de Michèle Bernstein à la terrasse d'un petit café maintenant disparu du boulevard St Germain, près de la rue St Guillaume. Ils venaient de visiter l'exposition d'un artiste qui se tenait rue du Pré-aux-Clercs, dans la cave sommairement aménagée d'un immeuble. Cet immeuble se trouvait appartenir à la famille d'un ami d'enfance que j'avais perdu de vue pendant plusieurs années. Je venais de le retrouver avec plaisir. Il venait, comme moi, de "monter à Paris" pour faire ses études. J'avais reçu une invitation à cette exposition, et j'avais cru, en lisant l'adresse, qu'elle m'avait été adressée par cet ami. En fait, elle m'avait été envoyée par Debord et les situationnistes. Lorsque je rencontrai Guy Debord et Michèle Bernstein à la terrasse de ce café, j'avais visité cette exposition la veille, mais j'ignorais qu'ils avaient entretenu ou entretenaient une relation quelconque avec cet artiste, en dehors du fait qu'ils sortaient eux-mêmes de cette exposition, comme ils me le dirent pour expliquer leur présence en ce lieu. C'est donc en toute liberté que je leur déclarai toute l'indifférence que j'attachais à cette activité et mon mépris pour un art décomposé, dans une société dont j'ignorais encore qu'elle était en décomposition. Cette exposition, dont je n'exclus pas qu'elle ait pu révéler un certain talent plastique et pictural, ne m'a laissé aucun souvenir, en dehors du fait qu'elle comportait, dans un endroit retiré auquel tout le monde n'accédait pas, et que mon ami m'avait montré avec gêne, un Christ en croix blasphématoire, en ce qu'il était peint nu et qu'un petit moteur électrique dissimulé derrière la toile, lui faisait alternativement replier des bras en carton en gonflant les biceps, et glisser le cache-sexe saint-sulpicien convenu, en carton également. Je disais à Guy Debord et à Michèle Bernstein que cette volonté blasphématoire me paraissait être tout le contraire d'une activité critique révolutionnaire. Outre qu'elle était contre-productive, elle dénotait une obsession chrétienne jusque dans son apparente contestation. Je me souviens que j'évoquais les peuples italien et espagnol, chez qui le blasphème cohabite avec l'imprégnation chrétienne, dont il est, et n'est que... la rançon, ou plutôt l'autre face de la même médaille. Guy Debord et Michèle Bernstein en convinrent immédiatement, avec, peut-être, un peu de réticence de la part de Michèle Bernstein, autant qu'il m'en souvienne.
Dans les nombreuses rencontres qui suivirent, il ne fut non plus question ni d'art, ni d'artiste. On peut d'ailleurs vérifier, à la simple lecture des numéros d'Internationale Situationniste, le changement d'attitude à l'égard de l'art comme activité séparée et de son dépassement, qui se manifeste à partir du n. 5 (décembre 1960), où est, précisément, annoncée la publication du texte commun Debord-Canjuers (page 11). Je ne sais pas si mes propres positions à ce sujet ont eu quelque influence sur Debord, mais j'en doute. Et si tel était le cas, ce ne serait de toute façon qu'au terme d'un processus déjà bien engagé, sinon complètement achevé, avant notre rencontre. A partir de ce moment, mes rencontres avec Debord se multiplièrent. On peut aisément suivre la trace de leur influence dans les numéros 5, 6 et 7 d'Internationale Situationniste. C'est ainsi que j'amenais Debord à adhérer formellement à "S.ou B.".
Lorsque j'évoquai ces souvenirs en réponse aux questions d'un ami qui se trouve avoir été un grand connaisseur de l'histoire, des publications et des polémiques autour de l'Internationale Situationniste, il a manifesté une véritable stupéfaction. Il croyait à peu près tout connaître sur le sujet, mais il ignorait cet épisode. Il pensait donc que Debord avait cherché à cacher ou à gommer ce fait. C'est son étonnement qui m'a fait prendre conscience qu'il n'existe aucun texte, ni rien qui fasse allusion à l'adhésion formelle de Debord à "S.ou B.", alors que les numéros d'Internationale Situationniste constituent une chronique assez complète et assez fidèle de tout ce qui méritait d'être retenu de la vie et des pensées des situationnistes. Cet ami me soutenait même qu'à sa connaissance, la plupart des situationnistes l'auraient ignoré. Pourtant, c'est cette adhésion qui est à l'origine d'une véritable mue de l'I. S., qu'il est aisé de constater à la lecture de la revue, et qui explique seule l'audience qu'elle acquerra.
Toujours est-il, je suis catégorique, que Debord a adhéré à "S.ou B.". Il a participé aux réunions du groupe, la plupart du temps au café "Le Tambour", à la Bastille, et aux comités de rédaction de la revue, ainsi qu'à ceux du bulletin "Pouvoir Ouvrier". Je suis incapable de préciser à quelle date s'est concrétisée cette adhésion. Mais le 20 décembre 1960 se déclenchaient de puissantes grèves en Belgique. Après les grèves d'Allemagne de l'Est en 1953, dont j'avais appris la réalité en lisant les anciens numéros de "S. ou B.", et surtout la formidable insurrection hongroise de 1956, où les conseils ouvriers avaient joué un rôle dirigeant (voir "S. ou B." n. 20 et 21), nous ne doutions plus de l'effondrement inéluctable du régime stalinien et nous attendions le réveil de la classe ouvrière européenne, qui permettrait, pour commencer, "de pendre Maurice Thorez à un réverbère avec les tripes de Benoît Frachon".
Le groupe s'était réuni le samedi 31 décembre avec un camarade anglais de "Solidarity" qui revenait de Belgique, et le groupe avait décidé de m'y envoyer, pour "couvrir" les événements et prendre un maximum de contacts. Guy Debord participait à cette réunion. Il venait lui-même de recevoir une lettre d'un Belge adressée à la revue "Internationale Situationniste". Debord m'avait confié cette lettre en me chargeant de rencontrer l'auteur, à la fois pour le compte de l'I.S. et de S.ou B. Il s'agissait de Raoul Vaneigem. (D'ailleurs, beaucoup plus tard, alors que Vaneigem s'était enfui précipitamment de Belgique avec une de ses élèves parce que la gendarmerie lui cherchait des noises pour "détournement de mineure", mon épouse a prêté des vêtements à cette "mineure" fort adulte. Mais si j'ai parfois apprécié ses articles dans l'"I.S"., je n'ai pas souvenir de conversations intéressantes -- je veux dire: qui m'aient intéressé -- avec Vaneigem, et je n'ai jamais lu son livre). Un peu plus tard, Debord participa à un voyage collectif du groupe où nous avions essayé de structurer en "organisation" nos contacts en Belgique et rencontré Robert Dehoux. L'équipée avait été assez loufoque, et décevante, mais cela sort du sujet.
La date de la démission de Debord, par contre, est certaine: le 22 mai 1961 au soir, au terme d'une "Conférence internationale" (un bien grand nom pour peu de chose) de trois jours qui s'était tenue à Paris avec trois ou quatre camarades de "Solidarity" (voir S.ou B. n. 33, page 95. Les prétendues délégations italienne et belge relevant de l'ectoplasmie). Debord y participa tout à fait normalement, intervenant peu mais avec bon sens. Puis, à la fin, il annonça calmement et fermement à Chaulieu (alias Cardan, alias Castoriadis), puis à Lyotard, puis à tous, son intention de démissionner. Toutes les tentatives de Chaulieu pour le faire revenir sur sa décision, le soir même et le lendemain, restèrent vaines. Chaulieu déploya tous les trésors de séduction dont il était capable, traça des perspectives grandioses, si seulement on transformait les tares bureaucratiques et passéistes du groupe, etc., etc.
Debord écoutait...sans dire un mot. Quand Chaulieu eut terminé, il se borna à dire: "Oui..., mais..., je ne me sens pas à la hauteur de la tâche" et aussi: "Ca doit être très fatigant! [de construire l'organisation révolutionnaire]". Et Debord est venu à la réunion suivante, au café "Le Tambour" donner officiellement sa démission, en payant sa cotisation du mois précédent et du mois en cours, et en disant en quelques mots qu'il trouvait fort bien que le groupe existât, mais que lui-même n'avait plus envie d'y participer! Il remercia pour ce qu'il avait appris. Et il s'éclipsa.
C'était un formidable pavé dans la mare. A peine était-il parti que les attaques fusèrent. Les sarcasmes, les suspicions les plus incroyables se donnaient libre cours. Pour ma part, je déclarais que Debord me paraissait absolument irréprochable. Point final!
Mais c'est là que je devais découvrir qu'il n'est rien de pire que d'être irréprochable!
Dans les groupuscules (et Socialisme ou Barbarie était un groupuscule, bien que l'esprit y soufflât encore, à cette époque), les démissions et les scissions sont de véritables divorces, où chaque camp a besoin de constituer l'autre en "mal absolu". Les deux fractions scissionnistes, ou le démissionnaire et l'organisation, s'accusent mutuellement de tous les péchés du monde. A moins que le démissionnaire ne parte, la tête basse. Et dans ce cas, on lui accordera, à la rigueur, indulgence et commisération. "Un homme à la mer..., la lutte continue!" A condition qu'il soit bien entendu que le démissionnaire s'achemine vers un destin déplorable. Sinon la rupture, donc la "bouc-émissarisation" de l'autre, est le processus nécessaire par lequel chacune des parties reconstitue son image de soi, en mettant tout le mal sur le dos de l'autre. L'attitude de Debord, qui n'avait pas du tout la tête basse, et ne manifestait pas non plus la moindre agressivité, frustrait le groupe de cette thérapeutique. Il partait en laissant des virus dans la programmation des révolutionnaires. Son comportement faisait surgir la question des illusions que nous entretenions peut-être sur nous-mêmes, et la question du moralisme révolutionnaire, donc la question du rapport du militant, avec le prolétariat d'une part, avec les ouvriers d'autre part. Le groupe réagit par une censure de plus en plus complète et un refoulement total. Après quelques soubresauts et la tentative de Richard Dabrowsky de susciter une "tendance situationniste" dans le groupe, totalement désavouée par Debord, tout rentra dans l'ordre. Bientôt Debord et l'Internationale Situationniste avaient cessé d'exister, d'avoir existé, et de pouvoir exister. On n'en trouve d'ailleurs aucune trace ni aucune mention dans la revue! Clôture de la représentation. Ce "point aveugle" et l'incapacité structurelle et congénitale de le voir, donc de l'analyser, allaient entraîner la dégénérescence de "Socialisme ou Barbarie", prévue, annoncée, puis constatée par l'I.S. (n. 9 page 18) qui procédera à l'exécution finale ("Socialisme ou Planète" I.S. n. 10 page 77) tout en devenant l'héritière de ce que "Socialisme ou Barbarie" avait produit de mieux.
Ces événements et cette situation allaient en tout cas alimenter ma réflexion. Debord avait déclenché une gangrène qui allait emporter le groupe, en ne faisant absolument rien! Mais les torts qu'il n'avait pas, on les lui inventait. Tout au contraire, dès 1960, l'influence des thèses et des connaissances "sociale-barbares" plus ou moins recomposées n'avait cessé de se développer dans les publications situationnistes, comme référence du mouvement ouvrier. Cette incorporation allait constituer, à mon avis, le principal intérêt de l'I.S. et déterminer l'élargissement de son audience. Mais j'avais été profondément troublé par le comportement du groupe, en ce qu'il révélait ce "point aveugle", cet "angle mort", dans lequel nos facultés collectives d'analyse étaient soudain anéanties. Cela posait en germe la question de la nature du lien social qui nous réunissait, comme j'allais l'apercevoir peu à peu...
Dans l'immédiat, je m'ouvrais à Debord de ma perplexité, d'autant plus que l'écho d'invraisemblables calomnies à son égard me parvenait, bien que mon attitude les décourageait, et mes relations amicales continuées avec lui me faisaient suspecter moi-même des pires intentions, alors que j'étais indiscutablement un pilier, et l'activiste de la nouvelle génération dans le groupe, et que ma fidélité était absolue. Je lui disais ma détermination à rester à Socialisme ou Barbarie parce que, contrairement à l'Internationale Situationniste, c'était le cadre qui convenait à mon activité, et que "j'avais encore beaucoup à y apprendre". Comme nous passions notre temps à brocarder l'Université, les étudiants et les études, il m'avait répondu: "Oui..., évidemment..., à toi, on ne pourra pas reprocher de faire des études, si tu choisis Socialisme ou Barbarie comme Université!" Ca m'avait frappé parce que quelque temps avant, Lyotard, qui était aussi prof à la Sorbonne, en constatant que j'étais toujours disponible pour tout et à n'importe quelle heure, et donc que je me fichais allégrement des cours, conférences, travaux pratiques, m'avait dit: "T'as une bourse d'étudiant à Sciences Po, mais ton université c'est S.ouB.".
Mes relations avec Debord se sont espacées. Mais elles se sont spontanément renouées, tout simplement parce que, fin 1962, je suis venu habiter rue Rollin, près de la Contrescarpe, et je le rencontrais régulièrement dans le quartier et aux "Cinq Billards". Les années 1963-1964 ont été dominées, en ce qui me concerne, par la clarification, puis l'affrontement et la scission à l'intérieur de Socialisme ou Barbarie, entre, d'un côté, "La tendance" animée par Chaulieu-Cardan-Castoriadis, et de l'autre, Pouvoir Ouvrier, les "traditionalistes" ou "paléomarxistes", disait Castoriadis, avec Lyotard, Brune (alias Souyri), Véga, et la majorité du groupe. De plus, ma première fille était née le 15 février 1963, et le pionnicat ne suffisant plus pour survivre, je travaillais comme employé de bureau chez un syndic d'immeubles. Je militais toujours à Pouvoir Ouvrier, qui allait suivre, à quelques années d'intervalle, le même destin que S.ou B.; les mêmes causes produisant les mêmes effets.
C'est à cette époque que nous nous sommes le plus souvent rencontrés. Les numéros 8, 9 et 10 me semblent d'ailleurs refléter et rendre compte exactement de la réalité de l'Internationale Situationniste, c'est-à-dire, pour l'essentiel, j'en demeure persuadé, de Guy Debord, et de l'évolution qui nous était commune. Le bouillonnement théorique était assez extraordinaire. Mais il ne m'est pas encore possible d'apprécier cette époque: la part de nos intuitions, de nos erreurs et de nos illusions ne pouvant elle-même se penser qu'à la lumière de Mai 1968 et de ses suites. Mais la partie n'étant pas complètement terminée, et plusieurs fins, qui ne diffèrent que par la nature et l'ampleur de la déception qu'elles nous infligeront, étant encore possibles, plusieurs critères décisifs d'appréciation restent en suspens...
En anticipant, je peux dire que la pratique de la Vieille Taupe en 1968 différa de celle des situationnistes, qui restait imprégnée d'illusions "conseillistes", qui leur venaient précisément de "Socialisme ou Barbarie" et que j'avais partagées avec eux, mais que j'avais commencé à critiquer en 1967, en découvrant l'oeuvre de Bordiga et la "Gauche communiste italienne", que je ne connaissais jusqu'alors, comme Debord, qu'à travers la présentation grossièrement falsificatrice qu'en avait donnée "S.ou B." et ce qu'avaient bien voulu nous en dire Chaulieu-Cardan-Castoriadis et Véga, lui-même ancien "bordiguiste". Non pas que la Vieille Taupe se soit ralliée aux analyses de Bordiga, loin de là, mais la connaissance réelle des analyses de la "Gauche communiste" nous avait ouvert les yeux sur certaines réalités du mouvement social, qui nous échappaient auparavant. Mustafa Khayati, le seul situationniste qui ait été partiellement témoin de l'activité de la Vieille Taupe en 1968, avait estimé que nous avions été plus réalistes et plus profonds que les situationnistes. C'est cette différence dans l'analyse et dans la pratique qui évitera à la Vieille Taupe l'opprobre d'être assimilée aux étudiants soixante-huitards et post-soixante-huitards, assimilation qui, pour l'I.S. elle-même, n'est que partiellement injustifiée. Il ne faudrait d'ailleurs pas s'exagérer notre lucidité, qui fut grande à maints égards, mais en 1972, quand j'ai décidé de fermer la première librairie "La Vieille Taupe", j'étais encore persuadé que notre propre dépassement annonçait un réveil prolétarien à bref délai, comme en témoigne l'affiche "Bail à céder pour cause de transfert urbi et orbi", par laquelle j'avais mis fin à l'existence de la librairie.
En tout cas, lorsque j'échafaudais le projet de créer une librairie, fin 1964 - début 1965, alors que j'étais déjà submergé de problèmes et évidemment sans un sou, Debord avait été a peu près le seul à approuver, à comprendre et à soutenir mon projet. C'est ensemble que nous avons décidé du nom "La Vieille Taupe", sur ma proposition, et décidé du choix des livres. Nous avons discuté certains "détails" de présentation et décidé de ne vendre ni Sartre, ni Althusser, ni Sicone du Bavoir, sinon comme "documents", dans une poubelle. C'est encore avec Debord que nous avons décidé de l'édition en affiche des "Thèses sur Feuerbach". Ce sont d'ailleurs les situationnistes qui ont assuré l'essentiel du collage, lors de l'ouverture de la librairie.Ils étaient évidemment présents à l'inauguration, et rencontrèrent les membres de Pouvoir Ouvrier, qui venait de se séparer de Socialisme ou Barbarie. Une critique commune de ce qu'était devenu "Socialisme ou Barbarie" nous rapprochait. Véga avait salué Debord en lui demandant avec un grand sourire: "Je ne parviens pas à me souvenir si nous sommes fâchés ou non, ... ou si nous devrions l'être." Debord avait fait une réponse également pleine de finesse en lui serrant la main, et il s'étaient attablés ensemble dans l'arrière-boutique. Mais je n'ai pas souvenir que Véga soit jamais repassé à la librairie, et il n'allait pas tarder à me chercher des poux dans la tête, ce qui allait déclencher l'implosion définitive du groupe Pouvoir Ouvrier.
Lorsque ma vitrine a été étrennée par un premier cocktail Molotov, c'est encore avec Debord et Michèle Bernstein que nous avons défini l'attitude à adopter, loin de toute pleurnicherie démocratique et par un maximum de publicité pour les livres qui déplaisaient le plus aux staliniens, nos probables agresseurs. Le commissaire de police du quartier m'avait convoqué: -- "Vous cherchez les ennuis!" J'ai eu le plus grand mal à le convaincre que montrer que nos agresseurs ne nous intimidaient pas constituait le meilleur moyen de les dissuader de recommencer.
Cette symbiose totale entre Debord et La Vieille Taupe dura plus d'un an, à cheval sur 1965 - 1966. Je voyais aussi Alice Becker-Ho et René Viénet, bien que leurs contributions situationnistes ne me parussent guère identifiables à l'époque. Viénet surtout me paraissait accorder une vertu en soi à la "qualité" de situationniste, ce qui me semblait aller à l'encontre des idées dont nous avions discuté avec Debord, et introduisait dans les rapports une dimension "m'as-tu vu" tout à fait regrettable. Toujours est-il
que cette symbiose s'est matérialisée dans le n.10 de la revue, celui-là même qui contenait la critique définitive de "Socialisme ou
Barbarie, par l'annonce:
La suppression du mot "Saint" dans l'adresse, sur tous les documents émanant de La Vieille Taupe, était une idée de Debord qui m'avait fait remarquer l'inscription gravée dans la pierre à l'angle de la rue. Le mot avait été cassé à coups de marteau pendant la Révolution française. J'en étais tombé d'accord, en évoquant moi-même Lénine qui déambulait dans Paris en discutant, et présentait à son interlocuteur en pénétrant sur l'île de la Cité: "Leur Dame de Paris" (Raconté par Trotsky, dans "Ma Vie", je crois).Il s'agissait là d'un "détail", apparemment insignifiant, mais qui exprime assez bien l'exigence "éthique" dont Debord était porteur: mettre la théorie en pratique, et la pratique en théorie, jusque dans les détails, et sans compromis.J'ai maintenant renoncé à cette graphie. Délibérément. Je pense aujourd'hui qu'une "révolution" n'est profonde, durable, et populaire, que si elle s'inscrit dans une tradition. Et la Révolution française a été une révolution "bourgeoise". Et il y avait plus de "communisme" sous l'Ancien Régime que sous Robespierre. Le règne de l'idéologie exprime une aliénation plus profonde et plus meurtrière que la religion. La "révolution" qui reste à faire n'a pas de précédent. Les traditions issues des révolutions bourgeoises et bolcheviques ne véhiculent que les techniques de dévoiement de l'énergie prolétarienne.
Mais si cette symbiose existait quant à l'orientation et à la perspective, j'avais seul la responsabilité et la charge matérielle de la librairie, qui était écrasante. La simple tenue de la librairie était un problème qui m'imposait une vie dévorée de soucis et aux antipodes des principes quelque peu "hédonistes" des situationnistes. J'étais d'ailleurs le seul à avoir un enfant, et je ne sache pas qu'aucun situationniste ait jamais eu d'enfant.
Debord possédait le talent de se tenir à l'écart des embarras de toute nature, et d'observer avec ironie. Je l'enviais pour ce talent. Mais je n'admettais pas qu'on l'érige en norme et en critère, "ce que Debord ne faisait pas", mais que faisaient, me semblait-il, certains situationnistes. Un jour, à l'angle de la rue Clotaire, alors que je poussais, fort débonnaire, le landau de ma fille, il m'avait dit: "Voilà une photo pour le prochain numéro de la revue, à coté du boucher du Jutland et du vampire de Düsseldorf. Avec comme légende: Le Satyre de l'Estrapade!".
Mon accord avec Debord sur les sujets que nous abordions était total, mais je ressentais avec les situationnistes une différence que j'étais incapable d'expliciter. Debord faisait preuve dans son appréciation des gens, d'une perspicacité extraordinaire. Il savait tirer d'un détail infime des implications qui lui permettaient d'assigner aux uns et aux autres leur destin inéluctable. Pourtant, je lui avais soutenu que mes critères étaient plus sensibles! A ceci près que je n'érigeais pas mes critères en norme. Je considérais que les gens sont comme ils sont, et qu'il fallait faire avec. Je lui avais donné plusieurs exemples de cas où je n'avais pas placé en tel ou tel les mêmes espoirs que lui. Les frères George avaient été les exemples les plus manifestes. Dès ma deuxième rencontre avec eux, aux "Cinq Billards", quand il me les avait présentés, je lui avais dit ce que j'en pensais: "grands bourgeois intellectuels fin de race qui jettent leur gourme et cherchent à se reconvertir dans une idéologie prometteuse. On verrait bien..." L'article qu'il leur avait consacré ("Sur deux livres et leurs auteurs" I.S. n. 10, page 70-71) de même que l'article immédiatement précédent ("L'idéologie du dialogue") reflètent des conversations que nous avions eues. Je lui avais donné d'autres exemples dans le passé où j'avais été plus perspicace que lui (Kotànyi, Jorn), et des exemples dans le présent, de gens qui tournaient autour de l'IS avec sa bienveillance, et auxquels, pour ma part, je n'accordais que le bénéfice du principe "pas de condamnation sans loi préalable" (Frey, Garnault et alii...)
J'ai tu par contre une interrogation qui me taraudait l'esprit, parce qu'elle n'était pas encore suffisamment élaborée, concernant les membres mêmes de l'I.S., en dehors de Debord. Ils me paraissaient porter un costume trop grand pour eux, taillé aux seules mesures de Debord. Michèle Bernstein, par exemple, que je trouvais charmante, pleine de finesse et d'intuition, beaucoup plus cultivée que moi, ne me paraissait nullement être "révolutionnaire" comme je l'entendais. De même pour Alice, et d'une manière différente pour Viénet. Ils me semblaient surtout prendre plaisir à s'affirmer. Et ils le faisaient avec un certain talent. Mais je ne parvenais pas à me persuader que leur engagement perdurerait si cette activité cessait d'être gratifiante. Et la personnalité de Debord ne me paraissait pas étrangère à cette situation. Ni l'"éthique" situationniste. Mais je n'avais alors aucun moyen d'élaborer et de formuler mes critiques qui relevaient tout au plus de l'intuition. D'autant plus que dans leurs propres critiques à mon égard, les situationnistes, et Viénet, étaient loin d'avoir tort, selon nos propres critères de l'époque.
Parallèlement à ces interrogations, je me débattais dans des soucis financiers et familiaux inextricables. Je ne les évoque que parce qu'ils constituent le contexte de mes relations avec Debord et les situationnistes pendant la courte période de temps où ces relations se sont dégradées, puis terminées. Car nos relations ont cessé, sans que jamais n'apparaisse entre nous le moindre désaccord théorique, politique, ou existentiel, sur lequel Debord ou aucun situationniste se soit jamais exprimé. Ma dernière rencontre avec Guy Debord et René Viénet s'est déroulée, en présence d'Anne Vanderlove, à la librairie, à 10 heures du soir, dans des conditions pirandelliennes provoquées par un hâbleur mythomane, escroc, menteur et kleptomane, et sans aucun rapport avec les activités et les préoccupations qui nous avaient auparavant réunis.
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