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Sans prétendre me livrer à la reconstitution totale de la
situation, et décrire l'intervention des différents personnages dans ce court
intervalle de temps, et sans être convaincu, si la chose s'avérait possible,
qu'elle conduise à des conclusions univoques, la situation, quelques mois après l'ouverture de la librairie, en ce qui me concerne, se présentait ainsi. Je
n'avais plus un sou de l'argent que j'avais "emprunté", grâce à l'hypothèque en deuxième rang de l'appartement de mes parents!
J'avais cru trouver un répit en passant un accord avec un "libraire" de la rue Gay-Lussac, qui disposait d'un énorme stock de livres anciens, et devait quitter son local. Il me proposait d'héberger son stock dans mon arrière-boutique et
dans ma cave. Cet accord allait à l'encontre des projets de Viénet, et moi-même j'étais loin d'en mesurer les inconvénients. Le "libraire" s'avéra vite incapable de faire quoi que ce soit et enfin, il se révéla être un mythomane et
un escroc. Le stock ne lui appartenait tout simplement pas. Le véritable propriétaire, un vrai libraire celui-là, avec lequel je devais finalement
travailler, était venu se faire connaître par l'intermédiaire d'un huissier! Et pour clore le tout, le "libraire", en imitant ma signature et en rajoutant avec ma propre machine à écrire des phrases sur une lettre que j'avais effectivement écrite et signée, avait monté un dossier tendant à établir que nous étions associés et qu'il était copropriétaire du bail de La Vieille Taupe! Toutes choses qui ne me permettaient pas de jouir, dans mes discussions avec Viénet et les situationnistes, d'une parfaite sérénité. Le véritable propriétaire des livres se trouvait être un certain Roujitch, sixième adhérent du parti communiste yougoslave, dans les années 20, donc vingt ans avant Tito. Il avait
été pendant la guerre agent clandestin de la Troisième internationale, et chargé à ce titre de missions ultra-secrètes envers les dirigeants clandestins du Parti communiste français. Il avait été l'oeil de Moscou, et de ce fait détenteur de secrets qui l'avaient contraint à vivre dans la clandestinité par rapport au parti et aux services soviétiques plusieurs années après la guerre. Et il restait très prudent. Son silence sur certains épisodes de la "résistance" du
parti était la garantie de sa tranquillité. Il était complètement revenu de
tout, et aimait à lire les éditoriaux de Raymond Aron dans "Le Figaro"... En Mai 68, il avait observé en rigolant "la première révolution prolétarienne faite par les fils de bourgeois"... Et je passe sur d'autres éléments du contexte de mes relations avec Debord, puisqu'il faudrait faire aussi intervenir la personnalité d'un autre personnage haut en couleur, hâbleur, mythomane et voleur, le sculpteur Carloti, dont je n'ai appris que plus tard par le véritable titulaire, qu'il s'agissait d'une identité usurpée! Sans compter une classique situation vaudevillesque, et quelques personnages de moindre importance.
Au début de 1966, s'est tenue à Paris, dans un café de la rue Quincampoix, une conférence de l'Internationale Situationniste (I.S. n. 10). La nature de nos relations était telle que j'y avais été formellement invité. Ce qui signifiait non pas "adhérer", terme dénué de sens en ce qui concerne l'I.S., mais faire partie de l'Internationale Situationniste. Viénet était venu me l'annoncer et Alice était passée en coup de vent me rappeler "qu'on se voyait ce soir", d'une manière qui m'avait fait penser qu'elle voulait s'assurer que Viénet avait bien fait la commission. J'en déduisais que l'invitation avait été discutée, que Viénet y avait fait des objections, puis que la décision avait été prise collectivement. Mais j'avais déjà décliné l'invitation auprès de Viénet. Je pense d'ailleurs que si Alice était passée la première, ou Debord, j'aurais accepté. Je n'ai jamais regretté cette décision, mais je me suis toujours interrogé sur le futur désormais antérieur qu'une décision différente aurait comporté. L'invitation impliquait probablement (mais seul un situationniste pourrait le confirmer) que Debord les avait convaincus de s'impliquer davantage dans la librairie. Ce qui comblait mes voeux. Mais Viénet me l'avait transmise comme on annonce à un candidat qu'il n'a pas obtenu la moyenne mais bénéficie de l'indulgence du jury.
J'avais quelque temps auparavant déclaré à Debord que, même idéalement réalisé, et j'en était loin, mon projet n'était pas de faire une "librairie révolutionnaire", ni, à plus forte raison, une "librairie situationniste". Je lui avais fait remarquer, en retournant les décisions que l'I.S.avait appliquées aux productions artistiques de ses membres (I.S. n. 7 page 27) que, même dans le cas où je réussirais à en faire ce que je voulais, la librairie ("ma production artistique", qui était déjà le principal point de diffusion de l'"I.S.") devrait être déclarée "anti-situationniste". Mais plusieurs situationnistes s'étaient montrés perplexes, et Debord avait dû expliquer le sens "hégélien" du propos : la matérialisation de l'idée en est aussi l'aliénation. Elle aspire à être dépassée. Cela eût été d'ailleurs un excellent moyen d'avoir à expliquer au public la nature de notre anti-situationnisme! et aurait placé les adversaires de l'I.S. dans un pataquès linguistique plutôt réjouissant.
Pour ma part, j'avais besoin d'aide, de compréhension. Je n'admettais pas qu'on ne le comprît point et je n'admettais pas l'éthique qui exigeait que l'on fût fort et vainqueur. Mais je me suis sorti tout seul de mes problèmes. De plus, je percevais dans leur adhésion à la "révolution" une exigence éthique, et même esthétique, plus qu'une nécessité. Ce qui ne débouchait pas sur une réelle liaison organique avec la classe ouvrière. Mais mes idées, à l'époque, n'étaient elles-mêmes probablement pas exemptes d'une certaine métaphysique "ouvriériste"... Mes relations avec les situationnistes et avec Debord se sont poursuivies plusieurs mois après cette fameuse conférence, rue Quincampoix. La librairie diffusait les publications situationnistes. Le fait en lui-même d'avoir décliné l'invitation des situationnistes ne pouvait en aucun cas être porté à mon débit, puisqu'il témoignait en tout cas de mon autonomie. Mais j'ai eu l'impression de faire l'objet d'une mise en observation suspicieuse, en attendant de voir comment je me dépatouillerais de ce qu'ils connaissaient de mes problèmes. C'est pendant cette période qu'intervint l'enchaînement nécessaire des hasards et que se dénoua la situation, d'une manière apparemment absurde, mais qui m'a toujours paru la manifestation d'une nécessité. Fin mai ou début juin 1966 Viénet vint retirer de La Vieille Taupe, sans aucun commentaire de ma part ni du sien, le stock des publications situationnistes, bien entamé par la diffusion que j'avais effectuée, et sans me réclamer le montant des ventes. Ce stock a été mis en dépôt à la Librairie du Savoir -- 5, rue Malebranche, Paris 5. -- chez un libraire qui était plus un coursier qu'un libraire, et faisait du "discount", à moins de cinquante mètres de La Vieille Taupe. Ce qui était évidemment une manière de me narguer. Aujourd'hui cette librairie existe toujours. Elle est devenue la librairie roumaine de Paris, après avoir été, bien avant la chute de Ceaucescu, la librairie des dissidents roumains. A ce titre, elle est dépositaire d'une riche expérience de lutte contre la censure et le totalitarisme.
Par la suite, j'ai toujours éconduit toutes les tentatives hostiles à l'I.S., qui furent nombreuses, parce que je n'en ai jamais rencontrées qui fussent fondées. Et j'ai continué à dire tout le bien que je pensais de l'Internationale Situationniste et de ses publications, et que j'en pense toujours, nonobstant la rupture des relations entre l'I.S. et la Vieille Taupe, et nonobstant les critiques plus générales qui portent sur la compréhension de la période historique, et constitueraient, pour moi aussi, des "auto"-critiques.
C'est donc dans le n . 11, paru en octobre 1967 que figure la brève:
J'observe que, si on a "cru devoir", c'est qu'on n'est pas tout à fait certain d'avoir bien fait; et que la brève suivante commence par les mots: "Chose plus sérieuse". J'observe ensuite que cette brève ne contient rigoureusement rien que je n'ai dit moi-même, à un moment ou à un autre, à Debord. J'ajoute qu'aucun libraire, en aucune circonstance, même sans les soucis qui m'assaillaient et la lassitude psychologique qu'ils induisaient, n'aurait pu éviter la présence épisodique d'imbéciles. Quant au prétendu pro-chinois qui se trouvait présent lors d'un passage de Viénet, il s'agissait d'Americo ..., qui débarquait du Mozambique et découvrait la librairie. Il cessa si bien d'être prochinois qu'il devint un ami, avant de devenir un universitaire alimentaire, ce qui montre une fois de plus que, comme le disait Trotsky, la révolution est une grande dévoreuse d'hommes et de caractères. J'observe enfin que dans la liste des personnes et des organismes ou institutions injuriés dans l'I.S. publiée plus tard par Raspaud aux éditions Champ Libre, ne figurent ni La Vieille Taupe, ni Pierre Guillaume. A ma connaissance, il n'existe aucun texte où Debord, ou un situationniste, aient jamais critiqué la Vieille Taupe, ni avant, ni pendant, ni après Mai 68. Quant aux circonstances qui provoquèrent la cessation de mes relations avec Debord, je ne sache pas que lui-même, ni aucun situationniste, se soient jamais exprimés publiquement là-dessus. Je n'en dirai donc rien de plus que ce que j'en viens de dire.
L'Internationale Situationniste n'existe plus. Je pense être l'une des rares personnes à avoir été invité formellement à faire partie de l'Internationale Situationniste et à avoir décliné l'invitation.Pour être absolument complet, en 1970 ou 1971, Gérard Lebovici s'est présenté à la librairie La Vieille Taupe, 1, rue des Fossés Jacques, accompagné de Gérard Guéguan. Celui-ci voulait convaincre celui-là de créer, c'est-à-dire de financer, une maison d'édition sur une ligne éditoriale nouvelle. Je ne sais pas ce que Guéguan lui avait dit. Mais Lebovici voulait me rencontrer, évaluer avec moi la faisabilité de la chose et la réalité de l'existence d'un marché pour le type de publications qu'il envisageait. Il passa près d'une heure à la librairie, et c'est, semble-t-il, notre conversation qui le décida à passer à l'acte et à réaliser les Editions Champ Libre. A quelque temps de là, je décidai de fermer La Vieille Taupe (1972) et j'envisageai de publier un livre aux Editions Champ Libre sur l'histoire de la librairie et du groupe qui y avait fonctionné. Puis la rumeur m'apprenait que Debord entretenait des relations avec Champ Libre. Ce sont ces circonstances qui m'ont conduit à lui écrire une courte lettre, qui est restée sans réponse, suggérant de nous rencontrer.
Lorsque j'ai décidé de lancer une souscription auprès des amis de la Vieille Taupe pour la publication de la présente revue, en citant la date de la note de l'éditeur en postface au "Mémoire en défense contre ceux qui m'accusent de falsifier l'histoire", le 27 octobre 1980, j'ai noté, dans ma circulaire: "(Vingt ans jour pour jour après ma rencontre avec Guy Debord)". Cette mention n'était venue sous ma plume que parce que, pour la première fois depuis près de trente ans, j'envisageais précisément "de faire sortir le loup du bois" en écrivant dans le premier numéro de "La Vieille Taupe" une critique de son dernier livre, "Cette mauvaise réputation..." Trois jours après, j'apprenais qu'il s'était suicidé. Je n'ai rien lu de ce qu'en ont écrit les médias, sauf un article découpé dans "Le Figaro" qui m'a été envoyé par une amie: le témoignage de son ami Ricardo Paseyro qui m'a paru honnête et bien intentionné. Il confirmait ce que j'avais pensé:
"Prévu de longue main, son suicide ne recèle nul secret: Debord refusa à la maladie le droit de lui ravir son indépendance. Il n'était pas un homme "mystérieux": il était un être rare, impossible à dompter, contraindre ou manipuler. Il n'aliénait sa liberté à personne -- ni à la vie, qu'il aimait, ni à la mort, qu'il domina"
Je n'avais pas imaginé qu'il puisse s'agir d'un suicide de désespoir. Mais un suicide stoicien, dès lors que sa santé s'était délabrée, me paraissait dans la logique de la vie telle qu'il entendait la conduire.
Je me suis remémoré nos rencontres, à la Contrescarpe. Et la manière inimitable et peut-être caractéristique, qu'il avait de quitter la table quand l'intérêt de la conversation déclinait, ou plutôt..., menaçait de décliner. Il saluait soudain la compagnie. Payait généralement toutes les consommations, et s'éclipsait brusquement. Et c'étaient tous les convives qui se sentaient congédiés.
Au banquet de la vie infortunés convives! Le marxisme ne connaît ni "immortels" ni morts. Avec ceux que l'art oratoire vulgaire désigne ainsi,
la vie dialogue.Bordiga, Dialogue avec les morts.
La violence des passions qu'a suscitées Debord, et la hargne des écrits vains qui s'en sont pris à lui, m'ont toujours stupéfait. Pour ma part, de toutes les polémiques auxquelles j'ai assisté, et de toutes celles dont les échos me soient parvenus, je ne connais pas d'exemple où Debord n'ait pas eu entièrement raison! Je suis donc porté à le croire dans tous les cas où je ne dispose pas par moi-même des éléments d'information suffisants, sous réserve, évidemment, de vérification.
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