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Debord demeurera l'un des écrivains de ce siècle dont les écrits n'auront pas été totalement vains. Le public retiendra de cet écrivain qu'il a fait de sa vie elle-même une oeuvre d'art. Et d'un art peu banal, puisque cet art consista en la subversion de la société. Ce sera indiscutablement sa grandeur, même si cette inversion le sépare du mode d'être subversif du prolétariat. Ce sera aussi sa limite. Mais à notre époque, seule la bêtise et la veulerie sont sans limite. Il serait totalement absurde de reprocher à Debord ses limites, tant qu'il ne prétend pas imposer à quiconque, et au mouvement social, ses propres limites, et il n'existe pas d'apparence qu'il l'ait jamais fait. Il serait plus absurde encore de lui reprocher les limites de l'époque. Et c'est pourquoi je me suis toujours abstenu de toute critique à son égard et à l'égard de l'Internationale Situationniste... La seule critique qu'elle appelle, c'est de "faire" mieux, et non pas de dire mieux.
En dehors des relations que j'ai entretenues avec lui, personnelles et directes d'octobre 1960 à mai ou juin 1966, indirectes depuis, et sur lesquelles je crois avoir dit plus haut l'essentiel de ce qui mérite d'être retenu, j'ai eu avec Debord les relations d'un lecteur à un écrivain. Comme tout un chacun. Restera de lui les douze numéros d'"Internationale Situationniste", oeuvre collective dans laquelle sa part fut grande, indissociable de l'activité du groupe, le livre "La Société du spectacle" et les "Commentaires sur ..." Ces textes sont indissolublement liés à une perspective et à une "tentative" de transformation révolutionnaire de la société, héritière du mouvement révolutionnaire du dix-neuvième siècle et de l'oeuvre de Marx, qui en restera le symbole, en dépit des marxistes. Ces textes demeureront incompris et incompréhensibles en dehors de cette tradition. Et je n'ai aucun titre particulier ni aucun désir de commenter ces textes. Rien qui ne soit compréhensible pour qui veut comprendre. Et seuls ne comprennent pas ceux qui ont "intérêt" à ne pas comprendre. Aucune explication n'est susceptible de modifier la nature de leurs intérêts, donc d'améliorer leur compréhension. Il est d'autant moins souhaitable de leur fournir ces explications que les intérêts qu'ils servent ne sont pas les nôtres. Nous avons tout à craindre de l'amélioration de leur compréhension.
Je n'ai pas lu "Panégyrique". C'est une bonne raison pour n'en rien dire. Je ne doute d'ailleurs pas que j'aurai, quelque jour,plaisir à le lire, ce livre.
Des "Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici", il y a peu à dire, sinon que l'on y parle beaucoup de Guy Debord, et que l'on n'y apprend rigoureusement rien sur Gérard Lebovici, en dehors de la réaffirmation de la réalité d'une amitié. Ce qui, personnellement, m'a légèrement surpris. J'ai dit mes rencontres avec le personnage. Je n'ai
rigoureusement rien à lui reprocher. Je ne connais rigoureusement rien de lui,
que ce que ces rencontres m'ont appris. Elles ne m'ont justement pas permis de
trouver en lui la réalité d'une passion subversive ou révolutionnaire. L'emploi qu'il a fait des moyens dont il disposait ne milite pas en faveur de la réalité de cette passion. Il a certes financé les excellentes éditions Champ Libre, et il a financé Guy Debord..., mais eu égard à ses moyens, cela n'excédait pas l'entretien d'une danseuse pour un bourgeois plus classique. J'aurais mieux compris que Debord nous dise, bien que je ne partage pas ce point de vue, que l'argent nécessaire était bon à prendre là où il était. Si tel n'a pas été le
cas, il reste à en prendre acte. A tout prendre, je préfère la réalité de cette amitié aux relations troubles que le contraire impliquerait, où la finalité prétendument subversive ne me paraît servir qu'à excuser de profitables compromissions. Mais que celui qui n'a jamais péché jette à Debord la première pierre. Contrairement à lui, je n'ai jamais proclamé ni pensé qu'il fût possible
de vivre sans compromis. Je ne sais même pas ce que cela veut dire.
En l'absence de la moindre explication ou élucidation, le rapport que le très riche producteur de spectacles entretenait avec la subversion de la société du spectacle et la révolution prolétarienne restera très mystérieux, et ne permet pas de lever la suspicion d'une ambiguité troublante qui justifie des interrogations légitimes.
Si l'on n'y apprend rien sur Lebovici et très peu sur Debord, les "Commentaires..." sont l'occasion d'une réjouissante revue de
l'abjection journalistique contemporaine et de ses capacités d'invention sans
limites. La description et l'illustration que nous fournit Debord méritent d'être retenues. Précisément, Debord est parvenu à imposer une certaine retenue à ces débordements crapuleux en portant plainte contre les plus abjects d'entre eux, et en obtenant satisfaction devant le tribunal. Puis il a eu la possibilité d'y répondre, par la publication, non confidentielle, des
"Commentaires..."
Au même moment, Faurisson et les révisionnistes faisaient l'objet d'attaques autrement dangereuses, et les mêmes médiats crapuleux faisaient montre à leur égard d'une vindicte unanime qui ne l'était pas moins. Mais les révisionnistes se voyaient dénier par les tribunaux jusqu'au droit d'y répondre, au motif que leurs réponses, même quand elles ne portaient que sur des questions de faits vérifiables, portaient atteinte à l'ordre public, et même à l'ordre moral (Tribunal de Lyon). Et les révisionnistes n'eurent bientôt "aucun" moyen de répondre dans les médiats. Et même leurs réponses "confidentielles" se firent au risque de l'amende et de la prison. Dans ce contexte, l'évocation par Debord de ses propres malheurs paraissait légèrement disproportionnée, et je me souviens avoir refermé l'excellent livre, où je venais aussi d'apprendre la ville de sa nouvelle résidence en pensant: "Il joue au Faurisson d'Arles". On sait qu'Arles a donné son nom au célèbre saucisson qui y fut produit industriellement et permettait à un vaste public d'obtenir au rabais un produit satisfaisant et moins onéreux que les produits "pur porc" de la tradition charcutière artisanale.
Enfin est venu l'opuscule "Cette mauvaise réputation"; hélas...! C'est la première fois qu'un livre de Debord m'est tombé des mains. Non pas que Debord n'ait une fois de plus entièrement raison contre la plupart de ses critiques. Mais à croiser le fer avec de trop modestes adversaires, on s'expose à gaspiller son talent et à en perdre la maîtrise. Et quand bien même aurait-on estoqué tous les adversaires qui ont eu l'audace d'évoquer l'Internationale Situationniste et Guy Debord... La belle gloire! Mais pour la première fois, il m'a semblé que Debord n'avait pas entièrement raison sur le sujet qu'il abordait. Les critiques qu'il réfute ne sont pas toutes du même niveau et l'amalgame qu'il en réalise n'est pas pertinent. Pour la seule d'entre ces critiques qu'il évoque et qu'il m'ait été donné de connaître directement, les extraits qu'il en cite ne sont pas judicieux et l'image qu'il en donne n'est pas compréhensive. Sa réfutation est donc illusoire. Mais entre temps, Debord avait trouvé un nouvel éditeur. "La Société du spectacle", les "Commentaires...", et les "Considérations...", avaient été réédités chez Gallimard alors que, aux termes d'un dossier intitulé Correspondance avec un éditeur publié dans le numéro 12 et dernier de l'I.S. et en réponse à une lettre plutôt bien tournée de Claude Gallimard, l'I.S. avait conclu: "On t'a dit que tu n'auras plus jamais un seul livre d'un situationniste. Voilà tout. Tu l'as dans le cul. Oublie-nous."
Il n'en fallait pas plus pour qu'une foule d'alouettes péri-situationnistes croient tenir là la preuve de la trahison de Debord. Et pourtant il n'y avait plus d'I.S. et plus de situationnistes depuis douze ans, et même si le choix de son nouvel éditeur constituait un désaveu explicite de la position adoptée collectivement en 1969, je trouve que Debord a eu bien raison de ne pas contribuer plus longtemps à la mise en spectacle d'une radicalité qui avait perdu ses justifications et son fondement, et qui, dès l'époque était déjà artificielle. Il eût été plus utile de réfléchir aux causes qui permettaient l'ouverture d'esprit du célèbre éditeur à l'égard de l'I.S.. En règle générale, un auteur réellement subversif n'a pas besoin d'injurier un éventuel éditeur pour essuyer un refus. Gallimard acceptait sans censure d'éditer ces textes, il en devenait par le fait même un bien meilleur éditeur que tout autre, du fait de sa notoriété. Un point, c'est tout. Gallimard n'avait certes pas protesté contre la loi de censure publiée au J.O du 14 Juillet 1990, mais "aucun" éditeur n'a protesté...
Revenons-en donc à "Cette mauvaise réputation..." qui m'est tombée des mains. De même que la description de la société capitaliste et du mouvement de la valeur par Marx, séparée de la perspective du renversement de cette société, ne dérange personne, de même la description de la société du spectacle peut-elle ne relever que de la lucidité. Lucidité qu'on ne déniera pas à Guy Debord et qui est suffisamment rare pour suffire à assurer sa gloire, maisqui ne suffira certainement pas à transformer le monde. Ce qu'il savait. Et il a su, à son heure -- c'est peut-être la principale leçon de l'I.S. -- être impitoyable envers ceux qui ne savaient pas traduire en actes une prétendue opposition à la société, fort à la mode en ces temps-là. Mais en donnant à voir la persécution et la vindicte médiatique dont il était l'objet, tout en occultant la persécution infiniment plus grave, plus constante et plus systématique, il "collaborait" à la cohérence totalitaire du spectacle!
Cette mauvaise réputation qu'il revendiquait dans son dernier texte relèvait du procédé. Elle est artificiellement entretenue. Debord ne s'est pas aperçu à temps qu'en fait, il n'avait plus mauvaise réputation. Cette "mauvaise réputation", et l'anathème médiatique, d'autres que lui-même en étaient au même moment l'objet, et ils n'avaient aucun effort artificiel à faire pour en être victimes. Car la société du spectacle ne recherche guère la lucidité sur elle-même, mais elle sait cependant identifier ses ennemis. Debord n'avait plus "mauvaise réputation..."La société lui était reconnaissante d'avoir eu la sagesse de se refuser à apercevoir, ou à dire, le rôle central d'Auschwitz dans le spectacle. Il n'y a pas d'autre explication. Qu'on imagine un instant sa situation, et le sort qui aurait été le sien, s'il s'était avisé, non pas même de soutenir publiquement une opinion révisionniste, mais simplement d'appliquer à la commémoration holocaustique et au "Shoah business"les principes de sa critique du spectacle...
Il n'existe aucun texte de Debord, ni d'aucun situationniste historique, qui attaque ou critique la Vieille Taupe!
Il n'existe aucun texte de Debord, ni d'aucun situationniste historique, qui attaque ou critique Faurisson!
Il n'existe aucun texte de Debord, ni d'aucun situationniste historique, qui attaque ou critique le "révisionnisme"!
Mais il n'existe pas non plus la moindre critique ou protestation publique contre les persécutions dont la Vieille Taupe, Faurisson, et les révisionnistes, ont été victimes. Pas plus qu'il n'existe la plus petite trace de déférence holocaustique et de commémoration génocidaire dans aucun de ses écrits!
A ce jour, deux situationnistes historiques m'ont manifesté personnellement et discrètement leur sympathie.
Debord sera parvenu en cette fin de siècle à laisser derrière lui une oeuvre dont on commence à louer la lucidité, et cependant il n'aurait aperçu ni l'"Holocauste", ni sa négation! ...en réalisant une prouesse peu banale dont l'équivalent eût été, aux XIIe, XIIIe ou XIVe siècles, de décrire le coeur social du pouvoir, en se refusant à apercevoir l'église catholique! Il aura été le critique le plus profond de la société du spectacle sans apercevoir le rôle Auschwitz dans le règne de l'Eglise cathodique.
"Une notoriété anti-spectaculaire est devenue quelque chose d'extrêmement rare. Je suis moi-même l'un des derniers vivants à en posséder une; à n'en avoir jamais eu d'autre. Mais c'est aussi devenu extraordinairement suspect. La société s'est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société"(Commentaires sur ..., page28)
Cette phrase, seuls quelques révisionnistes, c'est-à-dire ceux d'entre eux qui jouissent d'une certaine notoriété -- et la seule notoriété dont ait jamais joui un révisionniste est négative et anti-médiatique --pourraient, sans ridicule, la signer aujourd'hui.
PIERRE GUILLAUME.
Février 1995
Notes
(1)Le premier lecteur de mon brouillon m'a fait
remarquer que dans Ma Vie, Trotsky raconte une anecdote similaire, mais
il la situe à Londres. Je ne sais pas si le récit concernant Paris est le produit d'une déformation par la rumeur ou résulte d'une tradition orale autonome qui circulait dans nos milieux, dont les anciens avaient connu Lénine et Trotsky.
(2) Qui, à l'époque, était agent électoral du Parti "communiste" français.
(3) Les médiats(sic). Voir page 136.
(4) Faut-il le préciser? Des Juifs ont été victimes de persécutions. Rien n'est plus légitime que d'en prendre compte, et d'en rendre compte. Rien n'est plus légitime que la compassion et, dans la mesure du possible, la réparation, à l'égard des victimes. Je nomme "idéologie victimaire" le système
de représentation unilatéral, apologétique et mythologique au travers duquel les organisations qui prétendent représenter les victimes juives, instrumentalisent à leur profit, et au profit de leurs projets politiques, les victimes réelles,
deux fois victimes...!
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