JEAN-MICHEL MENSION, LE COPAIN DEBORD
Alain Leauthier
Libération, le 17 avril 2001.

Quitter la page - Leave the page

Jean-Michel Mension, 66 ans. Proche des situationnistes, communiste puis trotskiste. Il demeure un peu tout cela à la fois.
 
Jean-Michel Mension en 8 dates:
24 septembre 1934, naissance à Paris dans le XVIII-ème arrondissement.
Mars 1952, maison de correction en Belgique.
Septembre 1952, rencontre Guy Debord Chez Moineau.
Mars 1962, adhère au PCF.
Juin 1968, adhère à la Ligue communiste révolutionnaire.
Juin 1994, crée l'Observatoire des libertés publiques avec Maurice Rajsfus.
Mai 1998, parution de la Tribu chez Allia.
Février 2001, parution du Temps gage chez Noesis.

"Debord m'a choisi pour ce que je pouvais lui apporter et, du jour où je ne lui servais plus, il m'a jeté, c'est comme ça, il n'y a rien à regretter."
Quand le fond de l'air était rouge, le révolutionnaire et alcoolique professionnel Jean-Michel Mension portait des fringues mauves pour préparer le grand soir et entretenait sa future gastrite chronique avec des vins de toutes les couleurs. Il y a gagné son pseudo trotskiste d'Alexis Violet et une réputation d'excentrique que le récit de sa vie (1) ne risque pas d'atténuer.
Maintenant que la modernité s'écrit avec du rosé délavé, Mansion a jugé "instructif" de témoigner de ses rencontres avec toutes les avant-gardes du demi-siècle écoulé et notamment sa complicité enviée avec un certain Guy Debord. Il espère ainsi élargir le cercle des initiés au courant de ses exploits éthyliques et politiques et, pour ne pas faire mentir sa légende vestimentaire, arbore lors de ses interviews une veste lilas dont la manche droite garde encore l'étiquette "It's your style".
En l'occurrence le style Mension c'est son cul, comme aurait dit le grand Ferré. Car, avant de vouloir libérer les peuples opprimés, ce fils de militants communistes assez stricts s'est d'abord longuement et minutieusement occupé de sa propre personne à une époque où les utopies s'arrêtaient souvent au-dessus de la ceinture. Permanent du PC avant de s'en détacher en raison des lenteurs de la "déstalinisation", le papa aimait le sport, l'Humanité, les idées et les activités saines. Dans les manifs, la mère faisait son possible pour mériter le surnom de "Vierge rouge" décerné par la police.
Grandement aidé par un physique aimable de gouape romantique - "j'étais beau" dit-il comme on constate un fait objectif -, le fiston Mension, lui, s'emploiera très vite à perdre son pucelage. Avec beaucoup de filles puis aussi quelques garçons. Et pas toujours forcément dans la triste orthodoxie du tête à tête. "Quoiqu'attention, précise-t-il, les parties carrées ça va, mais les partouzes ça n'a jamais été mon truc." Il est du côté de la Rencontre surréaliste, du dérèglement rimbaldien des sens, des amours libres - pas "libérales" - plutôt que du minable petit porno de Canal et des clubs échangistes pour beaufs émancipés. Tout jeune, lors de sa première grande escapade loin de la jolie colline familiale de Belleville et du Quartier latin, son territoire privilégié de déconnades, il a été giton dans des boîtes à Cannes et Nice. Une manière aussi d'être gitan, bohème, déclassé, en rupture. "Mais je ne me sentais pas beatnik, la route, Kerouac, ça ne m'inspirait pas plus que ça. Moi le voyage c'était dans la tête."
Et puis surtout, le centre du monde se trouvait alors à Paris, quelques rues, à cheval sur les V-ème et VI-ème arrondissements. Bien plus tard, dans son film In girum imus nocte et consumimur igni, Debord prétendra que la capitale était dans les années 50 la plus belle ville du monde. Or c'est précisément à cette époque idéale, idéalisée, que les deux hommes se croisent, au gré des "dérives" d'une poignée d'"irréguliers" autour du métro Mabillon et de pauses interminables dans deux ou trois cafés-bistrots devenus sans le savoir des QG de la subversion mondiale: chez Moineau, rue des Canettes dans la journée, au Saint-Claude et au Bar-Bac, la nuit. "Debord, je le rencontrais en milieu d'après-midi, le plus souvent chez Moineau mais il ne faisait jamais la nuit complète comme nous, peut être rentrait-il à son hôtel pour travailler, écrire, construire ses idées, affiner les concepts qui allaient donner la Société du spectacle. Bref des activités que je n'imaginais tout simplement pas."
Mension passe le plus clair de ses journées à boire, fume du hasch de temps à autre, glisse sans même y penser du lit de Francine à celui de Sarah où il invite d'ailleurs la sœur de cette dernière, Sylvie. Il porte des vêtements insensés, dégueule ses cuites quasi-quotidiennes dans le caniveau et ne veut surtout pas entendre parler des cocos. "J'en sortais, avec les parents, je voulais souffler."
Cette "rage de vivre", irrécupérable et bien plus "indépassable" que le lénino-bolchévisme adulé ensuite par Sartre and co., enthousiasme Debord, petit bourgeois révolté, génial et un rien morose. Sur l'escalier de la cour de Rohan, près d'Odéon, ils éclusent leurs bouteilles, rouge pour le "prolo", blanc pour l'"intello". "Je lui racontais mon amour de la vie, il m'expliquait sa haine de la société marchande, il était chaleureux, très humain mais il y avait déjà en lui une fêlure, un désespoir qui créait une distance avec le monde." Mension devient le premier adhérent de l'Internationale Lettriste créée par Debord et trois autres amis et, pour le numéro 1 de la revue du même nom, écrit Grève Générale, protection toujours valable en cas de rapport forcé avec les pensées du vieux monde américano-moscovite. Petit joint aidant, Eliane, la copine de Debord, devient la sienne mais, en apparence au moins, le flirt n'affecte pas l'amitié grandissante entre les deux garçons. Guy trouve le très définitif "Ne travaillez jamais", Jean-Michel le trace sur un mur. "Oui, oui c'est moi qui l'ai écrit", insiste-t-il pour régler une vieille et très mesquine querelle en paternité. Puis, un beau jour, "on" le congédie de l'Internationale Lettriste: "Je crois que le motif invoqué était: «purement décoratif!»" Aujourd'hui, il analyse froidement et sans la moindre amertume la rupture: "Debord m'a choisi, comme tant d'autres, pour ce que je pouvais lui apporter et, du jour où je ne lui servais plus, il m'a jeté, c'est comme ça, il n'y a rien à regretter, de toute manière, des regrets j'en ai jamais eu car je ne me suis jamais ennuyé."
Il est de la classe qu'on envoie se battre en Algérie. Prise de conscience, qui, sitôt le retour en métropole le ramène vers le Parti Communiste de ses parents, où il se lie à la minorité dite de gauche, notamment trotskiste. Finalement, en 1969, une fois viré, il rejoint la Ligue communiste révolutionnaire de Krivine et consorts dont il a partagé depuis tous les combats, à des niveaux de responsabilité quelquefois élevés. Il respecte le dirigeant, "humainement un mec nickel", compte de "bons potes dans l'orga" mais a toujours poursuivi en parallèle, avec sa bande de dessinateurs, artistes, baiseurs et anars de la rue, "une vie de comptoir" qui lui est absolument indispensable.
Heureusement préservé des pires tracas de l'alcoolisme qui ont conduit Debord au suicide en 1994, il sait, et ne s'en offusque pas, qu'on vient beaucoup le voir pour entendre parler le fantôme de l'Autre. Il n'ignore pas non plus le trouble provoqué par sa conversion, cette apparente schizophrénie: "les stals" puis les bolchos-trotskistes après avoir connu, pratiquement et théoriquement, les initiateurs d'une des pensées les plus libres de l'époque. Lui ne voit pas de contradiction. "Je crois que j'avais gardé tout au long de ces années de fête la vieille compréhension léniniste que c'est dans le parti que les choses se font." Il pense rester à la LCR malgré beaucoup de désaccords et l'inexorable vieillissement des troupes qui ne lui inspire pourtant ni déprime ni nostalgie. Des choses simples le rendent gai: l'amour sacré du vin, de Marie-Madeleine - sa femme depuis près vingt ans -, la haine farouche et sans nuance "des condés". Filons le titre-calembour de son livre, le Temps gage: eh bien! lui n'est pas près de tomber.

(1) Le Temps gage, éditions Noesis.[Retour au texte]

Haut de la page - Top of the page


Retour à la page précédente - Return to the preceding page.

Haut de la page - Top of the page


Page d'accueil du site - Welcome page.
Plan du site - Map of the site.
Chercher sur le site ou sur le Web - Search the site or the Web.
Traduction - Translation - Ubersetzung - Vertaling - Traduzione - Traducción.

Haut de la page - Top of the page


Ecrire à Franck Einstein - Write to Franck Einstein
ICQ: 46952896

Haut de la page - Top of the page