LA SATIETE DU SPECTACLE
Edouard Waintrop
Libération, 22 février 2001.

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Un nouveau tome de correspondance, une biographie semi-officielle et un ouvrage qui éclaire les liens du fondateur de l'IS avec celui de «Socialisme et Barbarie», Cornélius Castoriadis.
GUY DEBORD
Correspondance volume II
Fayard, 315 p., 160F (24,40 euros).
ANSELM JAPPE
Guy Debord
Traduit de l'italien par Claude Galli
Denoël, 280 p., 135 F (20,58 euros).
GERARD DAVID
Cornélius Castoriadis
Editions Michalon, 200 p., 110 F (16,70 euros).

Le tome II de la correspondance de Guy Debord couvre quatre années cruciales de sa vie, de septembre 1960 à décembre 1964. Dans ces textes souvent vifs, on découvre plusieurs visages du futur auteur de la Société du spectacle, celui de l'ami, celui de l'amoureux et aussi le masque grimaçant du grand inquisiteur de l'Internationale situationniste créée en juillet 1957. En 1962, Debord écrit: "L'IS est d'abord comparable - sociologiquement si j'ose dire - à un groupe d'artistes plus qu'à une organisation politique. Notre critique de la culture est faite à partir du terrain culturel." A peine définit-il ainsi l'IS qu'il la transforme en son contraire.
La petite Internationale qu'il cornaque rompra avec pratiquement tous "ses" artistes, d'abord avec le Hollandais Constant, concepteur de l'urbanisme unitaire et l'Italien Pinot-Gallizio, apôtre de la peinture industrielle, puis avec le groupe Spur, une avant-garde allemande jugée trop proche de Constant, et avec Jörgen Nash, un peintre scandinave contre lequel Debord usera de quelques adjectifs giflants. Asger Jorn, l'ami de Debord, l'artiste à succès, celui qui finance la revue de l'IS, finira par s'effacer lui aussi. En 1964, même si elle continue de tirer ses racines du "terrain culturel", la nouvelle Internationale n'est plus ce qu'elle était.
Dans son Guy Debord (1), Anselm Jappe cite un texte de 1963. L'IS y théorise cette séparation d'avec les artistes: "Nous sommes contre la forme conventionnelle de la culture, même dans son état le plus moderne; mais évidemment pas en lui préférant l'ignorance, le bon sens petit-bourgeois du boucher, le néoprimitivisme [...] nous nous plaçons de l'autre côté de la culture. Non avant elle, mais après. Nous disons qu'il faut la réaliser, en la dépassant en tant que sphère séparée." L'art n'étant plus le front, Debord essaie de fonder autrement sa révolte. Il se lie avec Henri Lefebvre, et s'intéresse à Socialisme ou Barbarie. Philosophe exclu du Parti communiste après la révolution hongroise de 1956, Lefebvre s'est tourné vers une critique déstalinisée de la vie quotidienne. En 1960, Debord estime dans une lettre qu'"Henri Lefebvre... est le seul important penseur révolutionnaire en France ..." Deux ans et demi plus tard, il demande à Michèle Bernstein, sa compagne, de "se méfier d'Henri". Entretemps la relation intellectuelle et personnelle que le situationniste de 30 ans a nouée avec le marxiste sexagénaire a été brève mais intense. La haine couvant sous l'amour, bientôt le philosophe sera traité de plagiaire et de récupérateur.
Dans ses lettres du début des années 60, Debord évoque certaines réunions de Socialisme ou Barbarie auxquelles il a participé. Avec les théoriciens de ce groupe d'extrême gauche, il partage un rejet absolu du capitalisme bourgeois comme du capitalisme d'Etat stalinien. Il soutient comme eux les grèves sauvages (forme alors nouvelle de lutte antipatronale hors des syndicats) et se montre favorable au conseillisme (2). C'est aussi sans doute l'influence de S ou B qui le prémunit contre le maoïsme dont il reconnaît avant tout l'ascendance stalinienne et le castrisme, qu'il juge antirévolutionnaire. En revanche, il rejette la routine du groupe, l'autoritarisme de Castoriadis (un autre Debord?). Et le style de vie conformiste et ennuyeux des socio-barbares. Selon lui, on ne peut se contenter de réfléchir, de rêver à un quelconque changement révolutionnaire.
Très jeune, Debord a décrété avec ses amis que "rien ne pouvait dispenser la vie d'être absolument passionnante". Il continue de le penser et d'essayer de le prouver. Dans ses lettres il raconte comment il traîne, voyage, est amoureux, boit. Et il a beau déclarer ne plus croire dans les capacités innovantes du cinéma (ni d'aucun art d'ailleurs), il continue à fréquenter les salles obscures et en parle. Il avoue son intérêt pour Hiroshima mon amour de Resnais (il détestera l'Année dernière à Marienbad), pour Arkadin de Welles et pour Johnny Guitar de Nicholas Ray "dont tout le début est une frappante illustration de la dérive", écrit-il à Ivan Chtcheglov. Ce dernier, compagnon d'errance et d'ivresse des années lettristes, est maintenant pensionnaire d'un hôpital psychiatrique. Le courrier que Debord lui envoie est d'une tendresse qui tranche avec la dureté dont il peut faire preuve ailleurs.
Le tome II de la correspondance s'arrête en 1964. Pour connaître la suite de l'histoire, de la publication de De la misère en milieu étudiant, pamphlet de Mustapha Khayati, à celle de la Société du spectacle, livre majeur de Debord, de l'explosion de Mai 68 aux exclusions en cascade, de l'autodissolution en 1972 de l'IS à la mort de notre héros en 1994, le livre d'Anselm Jappe intitulé Guy Debord, paraissait tout indiqué. Son semblant de regard critique tranche avec l'histoire officielle du mouvement situationniste que Jean-François Martos a commise en 1989, un chef-d'oeuvre de "novlangue" debordienne. La coupe n'est pourtant ici qu'à moitié pleine. Jappe s'abstenant de toute impertinence, il ne peut atteindre la pertinence. Il évite ainsi de poser des questions gênantes. Par exemple, pourquoi Debord, qui se voulait l'irrégulier majuscule, un adepte inflexible du "Ni Dieu ni Maître ni Tribun", chanté par l'Internationale, a-t-il engendré le culte de son infaillibilité? Que penser de son penchant pour l'exclusion ignominieuse? N'est-elle qu'une imitation mytheuse du surréalisme? Et enfin que penser de la mode situ actuelle, de l'utilisation commune des Commentaires sur la société du spectacle par la droite la plus écœurante et la gauche la plus chic? Il était certainement illusoire d'attendre cet effort d'élucidation de la part de Jappe, qui n'hésite pas devant l'à-peu-près falsificateur. C'est sans doute pour donner raison à Debord dans son conflit avec Castoriadis, que notre auteur explique que ce dernier est devenu "en l'espace de quelques années un banal défenseur de la démocratie occidentale"? On avalera moins facilement ce jugement si on lit le livre signé Gérard David et intitulé Cornélius Castoriadis. David y fait le point sur le projet d'autonomie théorisé par le fondateur de Socialisme ou Barbarie mort en 1997. Il rappelle aussi que cet ancien trotskyste grec, qui rompit dans les années 60 avec le marxisme, n'a jamais abdiqué dans son combat pour une égalité véritable entre les hommes et une démocratie directe, inspirée de la démocratie athénienne. Un combat pour la révolution même si celle-ci n'avait plus rien à voir avec "le coup d'Etat violent ni avec une bonne société définie une fois pour toute, ou une société transparente". Simplement Castoriadis s'est aperçu, comme Debord lui-même d'ailleurs, que l'époque, qui fonctionne à la rage consommatrice, au conformisme maximal et à la soumission, n'était pas favorable. "Le prix à payer pour la liberté c'est la destruction de l'économique comme valeur centrale et, en fait, unique", écrivait encore en 1989 ce penseur têtu.

(1) Réédité aujourd'hui, et d'abord publié en 1995 chez Via Valeriano à Marseille. [Retour au texte]

(2) Doctrine révolutionnaire qui ne place pas le parti au centre de la nouvelle société mais le conseil ouvrier et la démocratie directe et illustrée par des penseurs comme Pannekoek. [Retour au texte]

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