LE MEILLEUR DU MONDE
Lettres à Philippe Sollers, chroniqueur Mondain,
et à quelques autres.
Christian Bartolucci / Xavier Lucarno

(1/5)

Ô brave new world that has such people in it (Shakespeare)

Ces correspondances ont été (re)publiées sur le Debord(el) of ... (Pour la très petite histoire Xavier Lucarno et Christian Bartolucci sont une et une seule personne)

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[Au Monde des livres, le 25 octobre 1989]


A propos de l'article de Philippe Sollers : Guy Debord, vous connaissez ? consacré à Panégyrique, Le Monde des livres du 20 octobre 1989.

L'aventure n'est pas morte : tout arrive dans une époque singulière : Philippe Sollers vient de se découvrir une passion pour Guy Debord ; et souvent la passion tardive ne veut voir son objet que comme il lui apparaît dans l'éblouissement d'un moment qui néglige volontiers ceux qui l'ont précédé et où il ne lui était rien : " Laissons donc de côté l'Internationale situationniste et les thèses fameuses de La Société du Spectacle, thèses corrigées et approfondies dans les Commentaires de 1988. "
Bien sûr, Sollers qui est un connaisseur fait partie de ces " quelques amateurs (qui) savent bien qu'il est de loin, le penseur le plus original et le plus radical de notre temps. ", puisqu'il est forcément un des deux lecteurs parisiens de Debord — " un lecteur à Jérusalem, un lecteur à Stockholm, un autre encore à Sydney, deux à Paris, cinq ou six ailleurs, cela suffit amplement. " — ; il a donc pu apprécier en leur temps les dites thèses, puis plus récemment leurs Commentaires, particulièrement remarqués : c'est de là sans doute qu'il faut dater le véritable commencement d'une passion qui, parce qu'elle ne distinguait pas bien jusque là l'homme derrière les écrits, ne trouvait pas vraiment à se fixer.
Mais voici que Guy Debord fait paraître le premier tome de ses mémoires ; Sollers se précipite, achète le livre et le lit " immédiatement dans la rue " ; il en est littéralement stupéfait et, si l'on ajoute que la rue n'est pas le meilleur endroit pour lire un livre, certes " facile à lire " mais " très difficile à comprendre " ; on pourra excuser quelques approximations de la part du lecteur enthousiaste. C'est ainsi qu'il trouve que Debord " a formulé une théorie des jeux qu'il assure appliquer dans sa vie personnelle ", là où celui-ci dit : " J'ai donc étudié la logique de la guerre. J'ai d'ailleurs réussi, il y a déjà longtemps, à faire apparaître l'essentiel de ses mouvements sur un échiquier assez simple (...). J'ai joué à ce jeu et, dans la conduite souvent assez difficile de ma vie j'avais AUSSI (1) fixé moi-même une règle du jeu ; et je l'ai suivie. " Ce qui est autre chose.
Mais passons. On l'excusera plus difficilement, s'agissant de quelqu'un qui se veut renseigné, de vouloir en apprendre à d'autres qui le sont moins, alors qu'il ne l'est pas bien lui-même et d'affirmer ainsi péremptoirement que Debord " Ne figure dans aucun dictionnaire. " ; alors que chacun peut le trouver facilement, pour peu qu'il l'y cherche, dans un Dictionnaire des philosophes paru assez récemment et dont il a été rendu compte dans ce journal. Mais sans doute Philippe Sollers lit-il également le journal dans la rue ? Qu'il se console néanmoins, il n'est pas le seul à être mal informé ; son confrère Roger-Pol Droit, responsable de la rubrique philosophique de ce même journal, et à ce titre habilité à chroniquer les Commentaires du nouveau philosophe Debord, n'a pas craint de soutenir, assez légèrement il est vrai, que celui-ci n'avait, jusqu'à présent publié ses écrits que sous divers pseudonymes : ce qui est une contrevérité, comme Sollers doit le savoir qui a lu Panégyrique où Debord y insiste ; et comme Roger-Pol Droit aurait pu s'en aviser, s'il avait puisé ses renseignements directement à la source avant de rédiger son article : dans les Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici du même Debord, on peut lire p. 98 : " (...) je n'ai jamais publié aucun ouvrage sous un pseudonyme ; (...) ".
Mais somme toute, ce ne sont là que broutilles partant de la louable intention d'instruire un public encore plus ignorant et qui devra de l'être un peu moins, pour cette fois, à Philippe Sollers qui n'aura pas hésité à engager sa notoriété d'écrivain au service d'un auteur " plus improbable " et qu'il aime, et de son " livre dont (autrement) personne ne parlera(it) ou à peine. "
Qu'il en soit ici remercié comme il le mérite.

1. C'est moi qui souligne. [Retour au texte]

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[Réponse de Josyane Savigneau, le 30 octobre 1989]


Monsieur,

Merci de votre lettre. Je ne suis pas certaine que l'état actuel de notre pagination (cette semaine encore vous verrez que nous avons 8 pages au lieu de 12) nous permette de passer votre témoignage. Si nous pouvions le passer, je serais amené à reprendre contact avec vous car il n'est pas publiable en l'état. Nous ne pouvons pas vous laisser dire que Philippe Sollers vient de découvrir Debord. Ce que vous ignorez.
Quant à la mise en cause de Roger-Pol Droit, elle vient un peu tard.
Quoi qu'il en soit, merci de votre témoignage.
Et je transmets votre lettre à Philippe Sollers, comme il est d'usage ici.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

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[A Josyane Savigneau, le 2 novembre 1989]


Madame,

Si j'ai pris la peine de vous faire part des réflexions que m'a inspiré l'article de Sollers sur le livre de Debord, ce n'est pas, croyez le bien, parce que je trouvais plaisant d'égratigner en passant un écrivain célèbre, ainsi que le collaborateur souvent brillant d'un journal réputé.
Je vous accorde que la mise en cause de Roger-Pol Droit " arrive assez tard " : mais en est-elle moins justifiée pour cela ? Et puis : mieux vaut tard que jamais. Quant à Sollers, je me doute bien qu'il " ne vient pas de découvrir Debord " : il n'est pas tombé de la dernière pluie ; je ne dis d'ailleurs rien de tel ; j'ironise sur le fait qu'il semble s'être pris d'une véritable " passion ", quoique tardivement, pour Debord : le ton de son article en fait foi. Je n'ignore pas non plus qu'il a mentionné de façon élogieuse les Commentaires dans l'une de ses précédentes chroniques pour ce journal. Je suppose qu'il a lu La Société du spectacle peut-être pas trop longtemps après sa parution en 1967 : à l'époque il faisait partie de la rédaction fraîchement convertie au maoïsme de Tel Quel : personne n'est parfait ; ainsi en tant qu'intellectuel prochinois il était de ceux, précisément, que méprisaient les situationnistes. Mais enfin ce temps-là est loin : revenons.
Je ne m'intéresse pas particulièrement à la personne de Sollers, non plus qu'à celle de Roger-Pol Droit. Simplement, je trouve qu'il y a pour le moins de la désinvolture quand on écrit pour un public, que donc on se doit de respecter, à lui raconter n'importe quoi parce que le sachant ignorant, on le suppose peu regardant.
Ce sont moins des hommes que j'attaque qu'une attitude malheureusement répandue dans les journaux où elle se trouve comme chez elle — comme un poisson dans l'eau, pourrait-on dire — et qui se généralise : un à-peu-près qui s'étale avec d'autant plus de suffisance qu'il sait que personne ne viendra lui demander des comptes. C'est ce qui doit cesser.
Personne n'a obligé Sollers à écrire cet article et personne ne l'obligeait à dire ce qu'il ne savait pas : au moins eût-il pu lire attentivement.
Pour ce qui est de Roger-Pol Droit, le cas est un peu différent ; son métier l'oblige à lire une grande quantité de livres et c'est assurément du travail. On comprendra une défaillance ; mais lui non plus n'était pas obligé d'écrire ce qu'il ignorait : il suffisait qu'il parlât de ce qu'il savait.
Voilà. Vous me dites que votre pagination est limitée : je le déplore autant que vous ; et que si toutefois vous trouviez la place de me publier, il faudrait revoir ce que j'ai écris : on peut sans difficulté supprimer le paragraphe concernant Roger-Pol Droit, de " Qu'il se console (...) " à " (...) sous un pseudonyme. " ; je m'en voudrais de le chagriner.
Pour ce qui est du reste, il n'y a rien à retirer ; mais si vraiment je devais peiner Sollers aussi, il n'y aurait qu'à tout supprimer : ce qui serait regrettable.

Aussi vous verrez ce qu'il conviendra de faire.

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[A Josyane Savigneau]

Madame (pour finir),

Il y a quelque temps je vous écrivais à propos d'un article que Philippe Sollers avait fait pour votre journal sur le livre de Guy Debord : Panégyrique.
Je vous y signalais certaines inexactitudes qui pour êtres mineures n'en méritaient pas moins de se voir corrigées. Vous me répondiez qu'il vous était impossible de publier ma lettre " en l'état ", parce que j'y mettais en cause et Sollers, et l'un de vos collaborateurs et que, si toutefois vous veniez à la publier, il faudrait tout revoir. Je vous écrivis une seconde lettre où je pense avoir fait justice de vos réserves, que je terminais en disant : " Ainsi vous verrez ce qu'il conviendra de faire. " ; et c'est moi qui ai vu : rien. Mais vous n'aviez aucune intention de publier ma lettre; sinon vous l'auriez fait rapidement tant que l'on se souvenait encore de ce qu'avait écrit Sollers. En faisant traîner les choses vous rendiez toute publication improbable, puis impossible : il aurait fallu alors publier ma seconde lettre, votre réponse à la première ; republier l'article oublié de Sollers et vous manquez si cruellement d'espace. Donc : rien.
Certes, on peut trouver que mes remarques sont de peu d'importance : de détail ; qui ne sauraient revendiquer beaucoup de place quand elle est calculée si juste. N'empêche : il eût été facile de faire suivre, à peu de distance, l'article de Sollers d'un rectificatif rédigé par ses soins ; ce qui eût la moindre des choses. Mais sans doute de si petites fautes, il n'est pas besoin de s'occuper : on ne les voit pour ainsi dire pas.
Sciascia note dans Noir sur noir, à propos des journaux italiens qu'il " sont fabriqués comme si ils ne devaient pas être lu. " ; et fort heureusement pour eux il ne le sont effectivement pas, devrait-on ajouter : qu'arriverait-il, si à ces non-lecteurs il venait l'idée saugrenue de lire précisément ce qui s'y imprime ? Peut-être s'aviseraient-ils que si l'on peut se moquer d'eux ici, c'est parce qu'il en va de même partout ailleurs ; et ils pourraient s'en irriter et vouloir y porter remède : mais c'est justement ce qu'il ne font pas. Autant dire que cette admirable adéquation entre un public inexistant et des journaux faits pour ne pas être lus et qui par conséquent peuvent raconter n'importe quoi, a encore de beaux jours devant elle ; et pas seulement en Italie.
Bien à vous.

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Au Monde des livres, le 25 octobre 1989
Réponse de Josyane Savigneau, le 30 octobre 1989
A Josyane Savigneau, le 2 novembre 1989
Complément de réponse à Josyane Savigneau (1989, s.d)
A Josyane Savigneau, le 6 septembre 1993
Réponse de Josyane Savigneau, le 13 septembre 1993
A Josyane Savigneau, le 20 septembre 1993
A Josyane Savigneau (octobre 1994)
Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994
A Josyane Savigneau, novembre - décembre 1994
A Philippe Sollers, le 30 novembre 1994
A la rédaction de L'Infini, le 14 avril 1995
A Philippe Sollers, le 24 juillet 1995
A Philippe Sollers, le 27 février 1996
A Philippe Sollers, le 29 octobre 1996
A Francis Marmande, le 9 juillet 1998 avec en annexe des lettres à Marc-Édouard Nabe (1993) et à Jean-Edern Hallier (2 avril 1996)
A Josyane Savigneau pour son article du Monde des livres sur Houellebecq (3 septembre 2001)
Lettre ouverte à Christophe Bourseiller (novembre 2001)
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