LE MEILLEUR DU MONDE
Lettres à Philippe Sollers, chroniqueur Mondain,
et à quelques autres.
Christian Bartolucci / Xavier Lucarno
(2/5)
Ces correspondances ont été (re)publiées sur le Debord(el) of ... (Pour la très petite histoire Xavier Lucarno et Christian Bartolucci sont une et une seule personne)
- Au Monde des livres, le 25 octobre 1989
- Réponse de Josyane Savigneau, le 30 octobre 1989
- A Josyane Savigneau, le 2 novembre 1989
- Complément de réponse à Josyane Savigneau (1989, s.d)
- A Josyane Savigneau, le 6 septembre 1993
- Réponse de Josyane Savigneau, le 13 septembre 1993
- A Josyane Savigneau, le 20 septembre 1993
- A Josyane Savigneau (octobre 1994)
- Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994
- A Josyane Savigneau, novembre - décembre 1994
- A Philippe Sollers, le 30 novembre 1994
- A la rédaction de L'Infini, le 14 avril 1995
- A Philippe Sollers, le 24 juillet 1995
- A Philippe Sollers, le 27 février 1996
- A Philippe Sollers, le 29 octobre 1996
- A Francis Marmande, le 9 juillet 1998 avec en annexe des lettres à Marc-Édouard Nabe (1993) et à Jean-Edern Hallier (2 avril 1996)
- A Josyane Savigneau pour son article du Monde des livres sur Houellebecq (3 septembre 2001)
- Lettre ouverte à Christophe Bourseiller (novembre 2001)
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[A Josyane Savigneau, le 6 septembre 1993]
Le Secret de polichinelle : petit impromptu sur l'air de la " détestation française ", pour Josyane Savigneau
Madame,
Dans l'articulet éditorial du Monde des livres du 27 août consacré comme il se doit à la rentrée littéraire vous déplorez à juste titre " (...) un temps où le goût n'est plus formé, où l'honnêteté intellectuelle passe pour de la niaiserie. " et où, par conséquent, la vilaine rumeur alimentée par " quelques frustrés " a beau jeu de faire croire à la mort quel malheur ! de la littérature française. Suit l'énumération de quelques unes de nos gloires littéraires hexagonales tous honnêtes intellectuels ceux-là, il n'est pas permis d'en douter qui seraient victimes de la calomniatrice et parmi lesquels figure évidemment en bonne place ce cher Sollers dont vous êtes une fervente admiratrice et que vous ne manquez jamais de défendre bec et ongles contre des détracteurs forcément malveillants. Je peux comprendre votre indulgence pour Marguerite Duras ; n'a-t-elle pas un petit air de Yourcenar, et puis, elle arrive en fin de carrière ; mais faire voisiner même à la distance respectable de trois lignes et dans un autre alinéa " l'honnêteté intellectuelle " et Sollers, c'est de la dernière imprudence en passant : on voit bien que le concept d'honnêteté intellectuelle est démonétisé depuis longtemps dans la république des lettres ; vous ne savez plus de quoi vous parlez ; ignorez-vous que ce Sollers est un incorrigible libertin sans foi ni loi qui se rit de l'honnêteté fut-elle intellectuelle ; que ce paillasse a déjà tellement retourné sa veste qu'il va finir par tourner pantalon. Non. Mais c'est l'homme de plume, que vous aimez ; toujours à la pointe du combat romanesque ; ne fait-il pas à présent dans le Secret comme Debord ? Il convient, par les temps qui courent, de ne pas trop instruire n'importe qui, n'est-ce pas ? Qu'il est bon d'être intelligent devant tant d'imbéciles ! Mais son Secret c'est le secret de polichinelle ; la pétition de principe du joueur de bonneteau : passez muscade ! " Sollers, imposteur " : dans le monde à l'envers c'est l'antiphrase prise au pied de la lettre qui dit la vérité.
Bien à vous.
P.S. : Il va sans dire que cette lettre n'est en aucun cas destinée à la publication (je m'occuperai personnellement de la chose le cas échéant) ; mais vous pourrez en faire profiter les amis. Ce n'est qu'une fantaisie née du farniente et de la mélancolie d'une fin de saison sur les bords d'un lac italien, alors que je lisais avec moins d'attention qu'à l'habitude, il faut que je le confesse, l'irremplaçable supplément littéraire du Monde dont vous êtes responsable. La sérénité des lieux aidant, j'avais renoncé à vous l'envoyer. Puis, de retour, je me suis ravisé ; je me suis dit que peut-être cela vous amuserait : on a si peu l'occasion de rire.
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[Réponse de Josyane Savigneau, le 13 septembre 1993]
Monsieur,
Merci pour votre délicieux impromptu. " Libertin sans foi ni loi "
Ce parfum de XVIIIème siècle n'est pas pour me déplaire. Mais ce n'est pas mon affaire.
Sur le fond, je crois que vous vous trompez, comme tous ceux qui s'attachent aux images sociales au lieu de lire, et que l'avenir me donne, à moi, raison. (C'est déjà en bonne voie.)
L'honnêteté intellectuelle, comme le reste, se juge non dans les postures, mais dans ce qui est écrit. (Par ailleurs, sachez que, moi, je ris beaucoup !!)
Bien à vous.
PS - Je vois, à votre réaction, que vous avez identifié les deux plus grand écrivains de la liste.
PPS - Comme vous diriez
" il va sans dire que ce mot est privé ".
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[A Josyane Savigneau, le 20 septembre 1993]
Madame,
Vous me faites savoir que vous riez beaucoup. Je vous en félicite. Je trouve que vous avez du mérite par les temps qui courent. Vous devez posséder l'art d'en créer les situations (ou d'en trouver les occasions). Faut-il voir là l'effet heureux de cet esprit libertin que vous semblez particulièrement goûter et qui, chez d'autres, amoureux moins favorisés de ce XVIIIe siècle fantasmé, se manifeste plutôt par un pseudo-cynisme mondain florissant aussi à la Coupole qui aboie pour faire croire qu'il peut mordre ? Ou bien êtes-vous de ces natures enjouées qui s'amusent d'un rien ? Mais laissons cela.
Vous me reprochez de m'attacher aux images sociales au lieu de lire ; et ainsi, de me tromper sur Sollers. Mais Sollers est un écrivain qui aime à se montrer on peut d'ailleurs noter la multiplication de ses apparitions depuis sa conversion romanesque ; et à trop s'exposer, on finit par être identifié à son image. Vous me direz : Sollers est un finaud, il se joue des images ; le public averti les happy few ne se méprend pas, il sait que c'est lui qui fait signe derrière le masque ; il ne faut pas s'arrêter aux grimaces et aux palinodies : tout cela n'est qu'apparence ; il faut le lire, c'est là qu'on trouve l'homme véritable : homo scriptor. C'est une séparation qui est bien commode ; d'un côté " l'image sociale ", pure apparence dans le spectacle et, de l'autre, l'essence immaculée. Mais, moi qui suis un esprit simple, je vous dis : il est tel qu'il se montre. En parodiant un vers célèbre, on pourrait dire, plus justement encore : Tel qu'en Lui-même enfin le spectacle le change ; de telle sorte qu'il n'est plus possible de faire le partage. Aussi, je ne le lis pas.
Mais qu'importe, puisqu'il est le grand écrivain que vous dites, et que l'avenir ne saurait manquer de vous donner raison, pour autant qu'il lui en reste. Quant à l'honnêteté intellectuelle, si elle se juge uniquement sur pièces manuscrites, l'uvre fait foi, à n'en pas douter ; sauf pour les mécréants, qui voyant tout ce qu'on prétend leur faire avaler, sont évidemment sceptiques.
Je vous salue, Josyane si je puis me permettre.
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[A Josyane Savigneau]
A propos de l'article : Un deuil prématuré, Le Monde des livres du 14 octobre 1994
Madame,
À l'occasion de la sortie d'un méchant livre intitulé : La Mort du grand écrivain l'auteur ignore sans doute que Sollers est vivant , voilà que vous repartez en guerre contre ceux qui annoncent régulièrement " la mort de la littérature ". On a envie de vous dire : paix au cimetière ! Laissez-les donc rédiger des faire-part, si ça les amuse. Chacun peut se rendre compte par lui-même que la défunte se porte comme un charme ; il n'est que de voir la liste impressionnante d'ouvrages publiés à chaque rentrée littéraire pour s'en convaincre. Mais dans le fond, ce qui vous chagrine c'est moins cette mort trop souvent annoncée eppur' si muove ! pour qu'on y croie encore, ni qu'elle soit " intensément souhaité ", comme vous le prétendez, mais de constater que la littérature finit par ne plus intéresser personne en dehors de ceux qu'elle fait vivre : éditeurs, critiques et libraires, tous forcément solidaires. Quant aux écrivains, ils ne comptent pas : ce sont des nègres. Les éditeurs modernes qui ont appris à s'en passer de puis l'invention de la Machine à écrire vous diront que le seul critère qui vaille, en matière de littérature comme ailleurs, c'est le chiffre d'affaire : le best-seller (mieux, le mega-seller) prouve le grand (gros) écrivain. Vous rappelez fort justement au nécrologue de service que les prix littéraires sont plutôt attribués " pour des motifs économiques " vous voulez dire : des raisons de gros sous , et vous lui reprochez bizarrement de ne pas parler des " lecteurs " ; mais le lecteur n'a aucune espèce d'importance, c'est l'acheteur seul qui entre en ligne de compte. Vous-même vous souciez assez peu de ce pauvre lecteur. Par contre le livre de Raczymow vous est prétexte à enfourcher, avec la fougue qu'on vous connaît, un autre de vos dadas : la relance du " débat intellectuel " ; ce pourquoi vous trouvez " passionnant " le livre du croque-mort : et " d'inviter d'autres intellectuels à en débattre " ; " Et comme on souhaiterait continuer ce débat etc. " C'est une manie ! Mais de quoi voulez-vous donc débattre ? Et avec qui ? Les intellectuels : évidemment ils sont faits pour ça. Vous démontrez la parfaite vanité de cette agitation en boucle, entretenue par les médias autour de pseudo-problèmes, qui n'en signifie que le vide. La véritable question n'est pas la mort de la littérature, du cinéma, de l'art ou, que sais-je d'autre, de la pensée peut-être, quand c'est la vie même qui est devenue problématique : la vraie vie s'est absentée ; le malheur est sur nous. Tout le reste n'est que littérature, en effet. Et ce n'est certainement pas un grand drame que l'intellectuel " qui-vient-représenter-le-nous-dans-le-social " soit mort ça fait toujours un représentant abusif de moins , ni que cette démocratie qui lui ressemble soit dans un " état achevé " il faudrait s'en réjouir au contraire ; le défaut rédhibitoire de ce monde, celui qui le condamne sans appel, c'est la scandaleuse absence de l'Esprit ou son aliénation si vous préférez sans quoi il n'y a pas de pensée et à plus forte raison de " repenser ". Vous pouvez bien renvoyer Raczymow à la lecture de Debord et à la " critique radicale de la société ", parce que si cette critique s'affiche aujourd'hui ouvertement dans les journaux, c'est qu'elle a cessé de nuire. Du temps que les situationnistes avaient raison on ne se serait pas risqué à mettre du Debord à toutes les sauces. Celui qui écrivait pertinemment : " Les auteurs à opinions révolutionnaires, quand la critique bourgeoise les félicite, devraient chercher quelles fautes ils ont commises. " doit savoir quelle erreur il a dû faire à présent. Mais ce n'est pas quelqu'un qui se corrige, comme vous savez. Perinde ac cadaver.
Bien à vous.
PS - Recevant les livres en service de presse, vous pourriez peut-être m'envoyer celui de Raczymow afin que je puisse m'instruire à bon marché : la vie est si chère ; et on sait ce qu'il en coûte de voler un livre : voyez Jean Genet !
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[Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994]
Monsieur,
Au début, je vous trouvais assez drôle. Maintenant moins. Si vous n'avez aucune envie de débattre de quoi que ce soit, pourquoi passez-vous tant de temps à écrire ?
Bien à vous.
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[A Josyane Savigneau]
Madame,
Ainsi j'ai cessé de vous divertir. J'en suis désolé ; mais que voulez-vous, la vie n'est pas drôle tous les jours : il faut faire avec. De toute façon, là n'est pas la question. Je constate avec tristesse que dès que l'on aborde un problème grave avec le sérieux qu'il mérite, vous ne trouvez plus rien à dire : ça vous laisse de marbre. On vous dit : c'est une question de vie et de mort ; vous répondez : allons, décidément vous n'êtes pas amusant. Dès que l'on sort du badinage de bon ton un zeste d'impertinence est apprécié entre gens du Monde , vous montez sur vos grands chevaux. On vous parle de la Vie, de l'Esprit, de l'Absence : la barbe ! Entretenez-nous plutôt de sujets d'importance : cette bonne vieille littérature, vous savez son grand âge, ne pensez-vous pas que toutes ces méchantes langues qui prennent un malin plaisir à lui parler de la Mort, exagèrent ? Mais on se moque bien de la littérature ! Tant qu'il y aura des Hommes et qui se parlerons mettons qu'ils le fassent par écrit et que l'on appelle cela : la littérature et qui se chercherons même s'il est difficile de se retrouver dans la Nuit, même si le Temps vient à manquer, ils resteront seuls du côté de la Vie. Mais parmi ces " intellectuels " que vous prisez tant, et dans ces " débats " que vous appelez de vos vux, où sont les Hommes et où la Parole ?
Vous vous demandez pourquoi je passe " tant de temps " à écrire. Je répondrai, premièrement : c'est ça la communication des temps modernes, quelqu'un qui parle dans le vide et l'autre qui répond à côté de la question ; deuxièmement : avoir le temps, c'est la seule richesse de ceux qui n'ont rien ; et personne ne m'empêchera d'en faire l'usage que je jugerai bon. Vous écrire, par exemple ; étant entendu que vous n'êtes pas tenue de me répondre.
Bien à vous.
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