LE MEILLEUR DU MONDE
Lettres à Philippe Sollers, chroniqueur Mondain,
et à quelques autres.
Christian Bartolucci / Xavier Lucarno
(3/5)
Ces correspondances ont été (re)publiées sur le Debord(el) of ... (Pour la très petite histoire Xavier Lucarno et Christian Bartolucci sont une et une seule personne)
- Au Monde des livres, le 25 octobre 1989
- Réponse de Josyane Savigneau, le 30 octobre 1989
- A Josyane Savigneau, le 2 novembre 1989
- Complément de réponse à Josyane Savigneau (1989, s.d)
- A Josyane Savigneau, le 6 septembre 1993
- Réponse de Josyane Savigneau, le 13 septembre 1993
- A Josyane Savigneau, le 20 septembre 1993
- A Josyane Savigneau (octobre 1994)
- Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994
- A Josyane Savigneau, novembre - décembre 1994
- A Philippe Sollers, le 30 novembre 1994
- A la rédaction de L'Infini, le 14 avril 1995
- A Philippe Sollers, le 24 juillet 1995
- A Philippe Sollers, le 27 février 1996
- A Philippe Sollers, le 29 octobre 1996
- A Francis Marmande, le 9 juillet 1998 avec en annexe des lettres à Marc-Édouard Nabe (1993) et à Jean-Edern Hallier (2 avril 1996)
- A Josyane Savigneau pour son article du Monde des livres sur Houellebecq (3 septembre 2001)
- Lettre ouverte à Christophe Bourseiller (novembre 2001)
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[A Philippe Sollers, le 30 novembre 1994]
A propos de l'article : L'Avenir du roman, Le Monde du vendredi 25 novembre 1994
Monsieur,
Dans sa méditation sur le temps St Augustin en arrive à la réflexion suivante : " D'où vient-il sinon de l'avenir ? Par où passe-t-il, sinon par le présent ? Où va-t-il sinon vers le passé ? De ce qui n'est pas encore, à travers ce qui est sans étendue, il court vers ce qui n'est plus. " Il sait que le temps sub specie aeternitatis, qui seul fait sens, c'est le présent ; de quelque côté que l'on se tourne, il reste le point nodal. Certes, on projette dans le futur ce que l'on réalise chaque jour au présent et qui tombera dans le passé. Mais ce monde et son roman dans lequel nous vivons si peu est sans projet ; il n'a à proprement parler aucun avenir ; il ne fait que recycler du passé, ad nauseam ; il n'a aucun sens de l'éternité : c'est ce qui le condamne. Il est donc inutile de parler de l'avenir quand c'est le présent qui fait défection, privé de la Parole qui le fonde, le Verbe dont nous sommes responsables. Il faut éviter de parler pour ne rien dire. Or, vous écrivez pour ne rien voir. ce qui n'est guère mieux. Par exemple, vous vous interrogez sur l'époque et vous demandez : " qui est capable d'en dire la vérité ? " Mais il s'agit moins de dire la vérité, que d'être soi-même véridique : un honnête homme en quelque sorte ; et, au minimum, de ne pas se commettre avec les propagateurs de " la fausse parole " (Armand Robin), là où ils officient, pour être à même de dénoncer le mensonge. Ainsi, à la question décisive : " le XXe siècle qui s'achève sous nos yeux, a-t-il vraiment existé ? ", vous pourriez répondre par l'affirmative il suffit d'ouvrir les yeux ! ; quoique, en considérant la chose du point de vue de l'Esprit, et si l'on se réfère au critère de rationalité vous savez : ce qui est réel est rationnel et vice versa il faille plutôt conclure à l'absence manifeste de réalité de ce monde qui existe pourtant si lourdement. Le discours sur le peu de réalité d'André Breton est plus que jamais d'actualité. Dans le même ordre de l'Idée, vous verriez que ce n'est pas " l'affolement du spectacle " qui favorise " l'irrationalisme ". Le spectacle est la forme que prend le rapport social dans une société qui est devenue totalement marchande, et dont les idéologues postulent effrontément la rationalité : c'est la fameuse Science économique, qui dit en substance : il y a un marché et ce marché unique a ses lois qu'il faut laisser jouer librement. Si les choses (les marchandises) vont (circulent) mal, c'est à un défaut de liberté qu'on le doit attribuer ; c'est donc un mal remédiable, une simple privatio boni. C'est pour cela qu'on peut nous dire sans qu'il y ait contradiction : " Victoire de la démocratie, avenir de la science et des droits de l'homme, fin de l'histoire, triomphe de la raison. " quand nous constatons : " extension du fanatisme, montée (...) de la crédulité et des sectes, violence redoublée. " C'est la loi de complémentarité qui réconcilie les contraires. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. D'ailleurs les marchandises n'ont-elles pas conquis la liberté de circuler partout dans le monde ? Mais les hommes objecterez-vous ? De quels hommes parlez-vous ? Les écrivains, évidemment, ont votre préférence. Vous affirmez que " l'extension du fanatisme (...) comme par hasard commence par s'exercer sur les écrivains ou les intellectuels. " Mais vous vous moquez du pauvre monde ! Le fanatisme ne commence pas, il finit par s'attaquer aux écrivains aussi ; ce qui prouve qu'il y a une justice : au nom de quoi seraient-ils épargnés ? De l'Esprit peut-être ? Mais justement celui-ci s'est absenté, d'où le champ libre au fanatisme religieux dont vous dites qu'il est " très faux " de l'opposer à " la société du spectacle à direction publicitaire ". D'abord " la société du spectacle " n'est pas à " direction publicitaire ", mais marchande. Ce sont les marchands qui sont les maîtres et l'autre qui pensait les avoir chassé du Temple ! ; les publicitaires ne sont que des larbins : la voix de leurs maîtres. Ensuite, le retour du fanatisme religieux, et plus généralement de la religion, s'explique par l'échec de la société marchande et de son spectacle à réaliser le paradis sur terre. C'est que la religion comme telle, indépendamment de son détournement : l'opium du peuple ou le fanatisme, parle de ce dont le pseudo-rationnalisme bourgeois issu des Lumières Ô Voltaire ! prétendait faire l'économie : l'Esprit, ou la communication si vous préférez, ce qui relie essentiellement. " Les deux courants " en question : religion et spectacle, loin d'être " parfaitement convergents " comme vous supposez qu'" un historien de l'avenir " pourrait l'établir, sont en concurrence directe, et quand le plus moderne fait faillite, c'est l'ancien que l'on voit revenir. Il me semble aussi que vous vous exagérez l'importance des écrivains qui selon vous gêneraient " les clergés depuis toujours " ; ce doit être que, faisant partie de cette illustre corporation depuis que vous avez été jeune, vous avez une tendance pour ainsi dire naturelle à la survalorisation de vos pairs. Évidemment, l'écrivain fait un excellent bouc émissaire. Prenons le cas de Salman Rushdie. Il ne demandait rien à personne. il écrivait des livres puisque tel est son métier, quand, pour une légère impertinence qu'il fallait aller chercher pour la trouver, dans un fort volume, le voilà frappé de l'excommunication majeure par un chef religieux qui avait oublié d'être spirituel : la mort. On le voudrait exemplaire ; il n'est malheureusement qu'un prétexte, le pion dans un jeu qui lui échappe ce qui n'enlève rien à son courage dans un combat qui lui a été imposé et où il ne peut pas être un persécuté ordinaire, et où il doit encore subir d'être ce martyr privilégier dont on garde précautionneusement le corps, pour lequel on pétitionne, à qui on accorde libéralement le droit de cité ici et là, quand tant d'autres meurent sans phrases, oubliés. Alors vous avez beau ironiser sur cette " égalité (...) proclamée " qui fait que " tout le monde aujourd'hui peut être écrivain, c'est-à-dire que plus personne ne l'est. ", force est de constater que certains, malgré tout, le sont plus que d'autres. Vous avez donc raison de faire appel à Voltaire et à son Candide, c'était un écrivain hors du commun. Je voudrais, quant à moi, pour en terminer, et puisque nous en sommes au chapitre de la guerre, la grande guerre de l'Esprit, la guerre sainte que chacun ne peut mener qu'avec ses armes propres, vous citer les propos d'un combattant qui fut avant tout d'une exigence extrême avec lui-même et n'est-ce pas par là que l'on se doit de commencer ? :
" Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l'éternel vainqueur. / Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche. " Ces Paroles datent de 1940. Memento mori.
Bien à vous.
Copie à la rédaction du Monde et à Josyane Savigneau.
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[A la rédaction de L'Infini, le 14 avril 1995]
A propos de l'article : " En long, en large, à tort, à travers... " reproduisant l'éditorial du n° 49-50 de L'Infini, Le Monde des livres du 7 avril 1995
Le Zéro et L'Infini.
De Tel Quel à L'Infini, donc. Le Joyaux-Sollers parvenu à L'Infini vérifie la vieille loi qui veut que les extrêmes se rejoignent. Retour à la case départ. On reprend tout à zéro : tel quel ; enfin, pas tout à fait. L'éternel retour nietzschéen, qui pourrait l'endurer ? Toujours la même histoire, à l'infini : quel horreur ! Amor fati, d'accord ; ma non troppo. D'autant qu'on peut toujours s'arranger quand on est le maître à bord de L'Infini, et qu'on a la chiourme* bien en main. On peut refaire le chemin parcouru à volonté, " en long, en large, à tort, à travers " ; qui pourrait trouver à y redire ? Cosa fata capo ha. Au point où vous en êtes, après avoir fait la preuve de l'excellence de Tel Quel par L'Infini, et avant de pratiquer la même opération à l'envers sur L'Infini (la preuve de L'Infini par Zéro), et ainsi boucler la boucle, vous devriez consacrer un numéro spécial à Sollers-Debord et à l'I.S. L'Infini ne se doit-il pas de Tout recueillir dans sa matrice universelle, afin de Tout recommencer pour la plus grande gloire de l'Esprit et des Lettres ? Debord lui-même ne recommande-t-il pas à la fin de son film In girum imus nocte etc. : " à reprendre depuis le début " ? Il faut donc que L'Infini refasse (et se fasse !) l'I.S., foutre Dieu ! D'ailleurs Sollers pourrait remplacer avantageusement le regretté Debord. Il suffit de lire son éditorial " juste titré Éditorial " : quelle sobriété lapidaire ! du numéro de L'Infini sur Tel Quel pour s'en convaincre. Tout y est : l'" aventure " menée " jusqu'à sa dissolution ", la " sombre réputation "," la réprobation unanime ", et jusqu'au clin d'il à Lautréamont. Quel talent ! Passez muscade ! Roulez jeunesse !
On connaît la musique des sphères à L'Infini :
zérO plus zérO égale la tête de tOtO.
* Dont fait partie, occasionnellement, le néo-hussard Nabe qui, depuis, a été adoubé par le Révérend Père Sollers qui l'a introduit dans la célèbre chapelle littéraire où il officie. [Note du 26 août 2001 - Retour au texte]
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[A Philippe Sollers, Contrazy, le 24 juillet 1995]
A propos de l'article : la lecture et sa voix, Le Monde des Livres du 21 juillet 1995
Monsieur,
Il faut se méfier de la morsure de la canicule. À Paris aussi bien. Je ne peux vous imaginer qu'à Paris* l'été Vous n'êtes pas du genre à sacrifier au Soleil, comme tous ces imbéciles qu'on voit étaler leur viande sur les plages pour l'holocauste estival, et qui ne savent mêmes pas que vous écrivez ce qui n'a, d'ailleurs, aucune espèce d'importance, puisqu'ils ne savent pas lire ; ce qui n'est pas étonnant puisqu'ils n'ont aucun savoir-vivre. non, vous êtes sagement resté à Paris. Vous avez gardé vos habitudes. Vous déjeunez toujours à La Closerie des Lilas où vous vous plaisez à jouer le retour de Casanova devant d'ex-jeunes filles en fleurs peu farouches qui ne doivent rien ignorer de votre grand talent. Comme il fait chaud la canicule , vous buvez frais. Vous pratiquez la lecture et la lectrice. C'est le paradis. L'enfer c'est les autres, ailleurs. Vous n'avez pas éprouvé, comme certain (le nain Bott), le besoin d'interrompre votre chronique pour Le Monde des livres. Le véritable écrivain ne prend pas de vacances : il écrit. Alors vous travaillez malgré la canicule est-ce bien raisonnable ? Et puisque, quand même, c'est les vacances, n'est-ce pas pour les autres, ceux de l'enfer, qui sont à rôtir sur le sable, les imbéciles , vous écrivez sur la lecture. " Prends et lis. " Tu parles qu'ils s'en foutent ! " Ils déconnent seize heures sur vingt-quatre, ils coïtent le reste, comment auraient-ils le temps de lire (...) ", ne serait-ce qu'une demi-page, même de vous ? Sans compter tout ce qu'ils boivent, les cochons ! Céline n'avait pas de mots assez durs pour fustiger l'alcoolisme populaire, encouragé en sous-main par les Juifs. Aujourd'hui, ils disposent en outre de ce moderne assommoir de masse qu'est la télévision. C'est dire si on est mal barré.
Je me demande d'ailleurs pourquoi je vous raconte tout ça la canicule ! , de toute façon vous n'écrivez pas pour ces abrutis. Ni pour moi qui sais lire. On se demande pour qui vous pouvez bien écrire ? (en dehors des intellectuels et des journalistes). Pour vous sans doute. Ce doit être ça un écrivain : quelqu'un qui fait l'important en écrivant, et qui se persuade qu'il l'est effectivement quand il se relit. Et bien sûr, il exige d'être jugé sur ce dont il a fait sa substance : l'écriture. Tout le reste n'étant qu'accidents inessentiels : la correction " morale et politique ", la rigueur et l'honnêteté intellectuelle, la vie qui n'est pas un roman. Ainsi vous êtes de ceux qui pensent qu'il faut arrêter de chercher des poux sur la tête de Céline, parce que, somme toute, il aurait suffisamment payé pour ses errements antisémites (qu'il n'a jamais reniés par la suite), qui ne sont que détails subalternes au regard de l'uvre. Céline est malheureusement le plus grand écrivain du XXe siècle. Cela juge plus certainement l'époque que l'écrivain. Philippe Soupault refusait de le lire parce que, disait-il : " C'était un salaud. " Il avait tort (de ne pas le lire). Mais on le comprend. Il voulait dire que, comme il ne pouvait estimer l'homme, il se refusait à considérer l'écrivain. Ce qui ne manque pas de pertinence. C'est exactement ma position en ce qui vous concerne ; toute proportion gardée, il s'entend. Contrairement à Céline vous n'êtes pas vindicatif. Vous n'écrivez jamais contre. Votre arme à vous, ce n'est pas l'éructation haineuse, c'est le goût, que vous avez bon. Vous n'êtes pas rancunier non plus. Par exemple, depuis que vous avez reconnu l'excellence de la théorie du spectacle, vous truffez votre prose de citations bien choisies de Guy Debord, en ignorant superbement qu'il n'avait que mépris pour vous et vos semblables ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre in extremis l'écurie Gallimard, après la liquidation du Champ Libre. Ne va-t-il pas jusqu'à passer sous silence le panégyrique que vous lui consacriez dans ce prestigieux journal qu'est Le Monde, alors qu'il se fait un malin plaisir à mentionner l'article que vous fîtes sur son livre dans L'Humanité, notoirement connu pour être l'organe officiel de l'ex-parti stalinien dont vous fûtes le compagnon de route, avant que vous ne vous engagiez dans la garde rouge ; et ce pour dire qu'il le trouve " insignifiant " puisque venant de vous, ce qui n'est vraiment pas gentil. " Pour savoir écrire, a dit une fois Debord, il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre. " Comme cela est bien dit, et comme c'est vrai. On admirera au passage la manière de signifier, mine de rien, votre familiarité avec le sujet vous affectez, non sans quelque coquetterie, de ne pas donner la référence complète de votre citation parce qu'il arrive que l'on puisse oublier momentanément ce que l'on connaît si bien. Par contre, lorsque vous affirmez péremptoirement que Rimbaud est l'inventeur de la couleur des voyelles, vous vous mettez le doigt dans l'il, et vous voyez mal. L'association de certaines lettres de l'alphabet et des couleurs remonte, pour le moins, aux alchimistes de la Grèce hellénistique l'alchimiste du verbe, quant à lui, n'avait pas besoin de connaître la source pour boire à la même eau. Quoi qu'il en soit, je vous garde la référence au frais : la canicule ! dont il faut se méfier, n'oubliez pas ! Ouah ! ouah ! Couchée, sale bête !
Du purgatoire, dessous l'étoile du Chien ; température ambiante 40° circa, bière à 4° 5 ad libitum.
* En fait le Révérend Père était à l'île de Ré où, traditionnellement, il prend ses quartiers d'été. [Note du 27 août 2001 - Retour au texte].
Copie à Josyane Savigneau.
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[A Philippe Sollers, le 27 février 1996]
Monsieur,
Je vous regardais dernièrement à la télévision présenter une soirée consacrée à André Breton* et pendant que vous introduisiez avec maestria le sujet qu'on avait exhumé à l'occasion du centenaire de sa naissance incertaine par contre on a pu vérifier qu'il était bien mort puisqu'il n'a émis aucune protestation sous l'outrage; et constater de visu qu'avec l'Âge son Or avait tourné au plomb : ô surréaliste révolution! je ne pouvais m'empêcher de penser à un vieux cabot gourmand, quoique légèrement constipé, quelque chose comme le croisement de Jean-Claude Brialy (pour le physique) et d'Alice Sapritch (le fume-cigarette ostentatoire), rompu dans l'art d'accommoder les restes mais qui resterait sur sa faim. Si vous m'autorisez une expression quelque peu cavalière, je dirais que vous me faisiez l'effet d'une bête de spectacle bridée comme une vulgaire bourrique. On avait envie de vous dire : Lâchez tout ! bougre de merdre ! Partez sur les autoroutes médiatiques !
Au lieu de réchauffer des plats préparés par d'autres, vous devriez faire votre cuisine vous même : avoir votre propre émission de télévision. Songez-y : vous jouissez déjà d'une notoriété certaine dans le petit monde des lettres; mais grâce à la télévision qui vous va si bien ce serait la célébrité dans le grand monde du spectacle; ce qui par un effet en retour aurait pour conséquence de faire augmenter dans le même rapport la vente de vos livres qui atteindraient ainsi aux sommets des best-sellers, à la grande satisfaction de votre maison d'édition où vous conforteriez du même coup votre position qui deviendrait inexpugnable on est jamais assez assuré par les temps qui courent.
Vous laisseriez le cadavre d'André Breton, pour qui personne ne peut malheureusement plus rien, aux amateurs de buffet froid ou aux adeptes du micro-onde ; et auréolé de votre gloire cathodique, vous pourriez vous occuper avec plus de profit des cendres malencontreusement dispersées de feu Guy Debord homme de spectacle s'il en fut : il avait pris soin de programmer lui-même sa célébration télévisée avant de disparaître dont vous contribueriez ainsi à accélérer l'assomption dans la prestigieuse constellation de la Pléiade où il irait rejoindre André Breton.
Vous m'objecterez peut-être que vous aviez déjà beaucoup travaillé en ce sens, dans Le Monde où vous avez vos entrées, et ailleurs pendant qu'on y est : je ne saurais trop vous engager à publier rapidement ce numéro spécial de L'Infini sur Debord comme je vous le suggérais déjà, avant que vous ne vous fassiez doubler par la concurrence ; Bernard-Henri Lévy par exemple, le vertueux gardien de La Règle du Jeu, est tout à fait capable de vous jouer un tour de cochon : B.H.L.O.Q., méfiez-vous ! ; certes, mais il vous manquait l'efficace incomparable de la Machine spectaculaire dont vous mésusez comme un novice que vous n'êtes à l'évidence plus, en limitant vos interventions à des émissions par trop marginales. À ce propos, je me permettrais de vous rappeler cette maxime d'un saint homme qui était instruit des choses de la vie : " Il faut traverser la vaste carrière du Temps pour arriver au centre de l'occasion. " Vous y êtes. Alors, cessez de tourner autour du pot ! Visez le prime time ! Vous en avez les moyens, qui doivent être aussi gros que votre appétit, foutre Dieu !
Imaginez un instant une émission hebdomadaire destinée à un large public : Les Grosses Têtes Molles serait le bienvenu, avec ce qu'il faut de cul comme dans vos romans où vous n'avez pas hésité à démarquer le divin marquis pour relever la sauce et de faux-culs, animée par Philippe Sollers. Cornegidouille! quel succès ce serait !
Réfléchissez-y. Après l'écrivain engagé, le romancier dégagé, soyez le pionnier de la nouvelle frontière post-moderne : le prototype de l'intellectuel multimédia, présent sur tous les fronts, disponible sur tous les supports attention Umberto Eco est déjà sur le coup.
Osez que diable! Qu'avez-vous à perdre ?
Bien à vous.
* " Celui qui croyait préserver le sussuralisme en décrétant son occultation a été puni par où il avait pêché : il l'a eu dans l'occulte jusqu'à l'os à moelle. "
(Note du Dr. René Faustroll, pataphysicien - Retour au texte)
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[A Philippe Sollers, le 29 octobre 1996]
A propos de l'article : Debord ; Magazine littéraire hors série : 1966-1996, la passion des idées ; Un inventaire de la pensée moderne
Monsieur,
On prétend qu'à l'instant de mourir le condamné revoit défiler le film accéléré de ce que fut sa vie. Ainsi la manie rétrospective de l'époque n'augurerait rien de bon quant à son avenir. Que le Magazine Littéraire y cède à son tour et se mette à publier un numéro spécialement destiné à faire l'inventaire de la pensée moderne n'est donc pas un bon signe. Cela ressemble fort à un inventaire avant liquidation.
Ce pénible travail nécessitait des spécialistes aguerris. On notera sans surprise que la vieille garde (rouge) que mai 68 a révélé et qui n'a jamais démérité depuis : les Dollé, Glucksmann, BHL pour ne citer que ceux-là, a répondu présent à l'appel ; et qu'elle tient parfaitement son rang dans une troupe choisie. Vous-même n'avez pas hésité à reprendre du service parmi vos anciens camarades. Et l'on vous a évidemment affecté à la section Debord. Ce qui prouve que vous êtes devenu une sorte d'autorité en la matière : pour Debord ? Voyez Sollers.
Vous avez beau dire : " Il n'est pas facile de parler librement de Debord. " ; vous le faites cependant avec une grande liberté chaque fois que l'occasion se présente : l'écrivain est naturellement licencieux. Vous feignez de vous plaindre de ce qu'un " tribunal occulte " vous ferait grief d'être un " propagateur abusif " de la pensée-Debord et vous refuserait le droit de citer. Pourtant vous ne vous employez guère qu'à répandre votre propre prose sous couvert de grands noms dont la réputation (bonne ou mauvaise) n'est plus à faire.
Vous avez le sens de l'habillage. Ça n'est pas d'aujourd'hui. Quand vous faisiez le chinois, le col Mao vous allait à ravir. Vous vous êtes changé depuis ; mais vous êtes aussi resté le même. Vous pouvez affirmer tranquillement que vous n'avez rien d'un ex-stalinien puisque vous n'avez été que le compagnon de route du parti communiste. Ou encore que vous n'avez pas signé l'éloge de Debord dans l'Humanité : vous parliez, un journaliste était là, et il a tout rapporté oh le vilain cafard ! Eut-il été de l'Équipe ou de votre Monde que vous n'auriez pas eu à vous justifier ; il fallait qu'il fût de l'Humanité : le hasard objectif à ses lois. Toujours ce besoin d'arranger les petites choses pour paraître sous un meilleur jour contre le spectacle, cela va sans dire. Le mentir-vrai a ses coquetteries.
Le maquillage est nécessaire ; le progrès l'implique. Vous avez lu Lautréamont à n'en pas douter ce qui vous permet de ramener SA science. Aussi vous n'avez pas eu de mal à comprendre Debord. L'esprit malin pallie la fausse conscience généralisée de la société du spectacle avec la bonne conscience à toute épreuve d'un sujet retrouvé. Debord a mis longtemps à parler à la première personne. Vous ne faites que ça à travers des personnalités d'emprunt. C'est tout l'art du romancier. Quand rien n'est vrai tout est permis. Voici venu le temps des écrits vains. Vous auriez tort de vous priver d'ailleurs vous ne vous privez pas. Vous ne m'en voudrez pas d'en profiter aussi. Je ne dis rien de rien. Cette négation n'est pas pour vous plaire. Mais elle n'a aucune nécessité.
Bien à vous.
Copie au Magazine Littéraire et à Josyane Savigneau, évidemment.
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Au Monde des livres, le 25 octobre 1989
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Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994
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