LE MEILLEUR DU MONDE
Lettres à Philippe Sollers, chroniqueur Mondain,
et à quelques autres.
Christian Bartolucci / Xavier Lucarno

(4/5)

Ces correspondances ont été (re)publiées sur le Debord(el) of ... (Pour la très petite histoire Xavier Lucarno et Christian Bartolucci sont une et une seule personne)

Quitter la page - Leave the page

[A Francis Marmande, le 9 juillet 1998]


A propos de l'article : L'aube de l'" Internationale situationniste ", Le Monde du 21-22 juin 1998

Monsieur le journaliste,

Vous prenez vraiment les gens pour des imbéciles. Vous me direz : c'est le métier qui veux ça. Certes. Mais à trop se croire autorisé de la bêtise, on finit par perdre toute retenue. Ainsi vous vous laissez aller sans vergogne à déplorer la prolifération des " pro-situs " ; et vous pouvez même vous permettre de dénoncer ceux qui ont la " niaiserie " de se réclamer de l'I.S." trente ans après " 68.
Or, je vous demande : où donc " prolifèrent " ces pro-situs de trente ans ? si ce n'est dans les rédactions — celle du Monde en particulier : le journal officiel de tous les pouvoirs n'est il pas le principal propagandiste du " situationnisme " ? comme vous en faites lourdement la démonstration — ; ou encore à Canal +, chaîne crypté-situ s'il en est, où la critique du spectacle s'affiche pourtant en clair tous les soirs.
Et je vous pose la question à vous qui êtes bien placé pour ne pas y répondre : pourquoi cette prolifération justement LA ? dans ces officines spécialisées de la propagande spectaculaire — et plus généralement dans ce qu'il est convenu d'appeler les médias. Ne serait-ce pas que ce terrible concept critique de spectacle élaboré par Debord pour être utilisé comme une arme de guerre et dont vous vous plaignez hypocritement qu'il puisse être agité aujourd'hui par n'importe qui comme un " hochet " — c'est effectivement le seul usage qu'il semble avoir trouvé ces temps derniers — était en fait un agent double (et donc trouble) ; ce qui explique la facilité avec laquelle il a pu être retourné. Le cas n'est pas nouveau ; encore fallait-il le relever et en tirer les conclusions (1).
Vous pouvez toujours répéter bêtement parce que vous l'avez lu dans La Véritable scission que l'I. S. a fait la théorie de " l'effondrement d'un monde " ce n'est pas, jusqu'à preuve du contraire, le monde qui s'est effondré ; c'est l'I. S. qui a dû disparaître. — Si le principe est bien l'effondrement, il est mis au service de la révolution permanente dans le monde de la marchandise, n'en déplaise aux subversifs de tous poils.
D'autre part, je ne vois pas en quoi mai 68 aurait été sa " déraison ". Ce qui est certain, c'est que la révolte de mai a signé la fin de l'I.S. Ce que vous appelez bêtement " l'autodissolution des “situs” " parce que vous avalez tout ce qui coule de source autorisée n'en aura été que la tardive ratification. Et s'il y a bien " un coup de maître " de la part de Debord, c'est de présenter la liquidation nécessaire de son organisation trop visiblement décomposée comme une victoire du parti révolutionnaire désormais en mesure de faire l'économie d'une avant-garde qui avait " fait sont temps " et pouvait donc se reposer sur la vaste suite subversive qui venait. On a vu ce qu'il en était.
Mais tout cela n'est que querelles subalternes qui ne sauraient vous intéresser. Vous préférez faire dans l'exercice d'admiration. Comme le révèrent père Sollers qui n'y va pas non plus avec le dos de la brosse à reluire. Écoutez-le, parler de Debord, c'est beau comme l'antique : " (...) les autres auteurs sont pour moi à côté du sujet. Question d'expérience personnelle entre le style et le temps. Question de bonheur, question d'enfance. " Vous verrez qu'il va nous refaire le coup du : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Ou encore saluer " l'excellent auteur qui a su le (il s'agit du spectacle) définir une fois pour toute ". Une fois pour toute  : nous voilà tranquille ! Heureusement que Debord a pris la précaution de faire disperser ses cendres, il échappera au moins au Panthéon.
Quant à l'I.S., son histoire véritable reste à écrire. — Fort curieusement aucun des protagonistes de l'aventure situationniste ne semble avoir voulu en dire quoi que ce soit (exception faite de quelques témoignages anecdotiques) ; on ne sait au nom de quel indicible — à moins qu'ils ne s'accommodent fort bien tout compte fait de la légende dorée compilée par J.-F. Martos parce que la réalité est moins " poétique " ?
J.-M. Mension, vétéran de l'Internationale lettriste et témoin direct de la préhistoire situationniste, montre au moins quant à lui qu'il n'a pas peur de se mouiller — ne va-t-il pas jusqu'à traiter Debord lui-même de menteur : " enfin moi je sais qu'y a un mensonge, c'est l'histoire de ne travaillez jamais ; mais je suppose qu'y raconte l'histoire à sa façon " (ne cherchez pas cette citation, ni les suivantes dans La Tribu : elles ne s'y trouvent pas) — et pose des questions qui méritent que l'on s'y arrête lorsqu'il se demande " si l'I.S. existait avant qu'on la dissolve " et " si elle avait vraiment existé après 68 ". (Un autre affirme qu'il n'y a jamais eu qu'une " Internationale pro-situationniste ".) Pour ce qui est de l'après-68, le doute n'est plus permis. La proposition entre parenthèses aurait le mérite de trancher des deux autres et de régler du même coup le problème des " pro-situs ". Je vous laisse méditer la première ; elle ouvre un abîme vertigineux à la réflexion — soyez prudent.

Bien à vous.

PS - Je vous signale que Raoul Vaneigem n'est pas à l'origine de l'I. S. et qu'il n'a donc pu " lancer " son Bulletin comme vous essayez de lui en faire porter le chapeau. — Je n'oublie pas que Le Monde se veut le journal de référence.
PPS - J'ai pris la peine de lire le numéro de la revue Lignes consacré à Debord auquel vous avez collaboré. Que dire — on reste confondu — si ce n'est : Pauvre Debord ; pauvres gens.

1. Ce qui a été fait à sa manière par J.-P. Voyer. (Je vous renvoie au site Debord sur l'Internet.) Cet ancien compagnon de route des situationnistes — qui se trouve être, il n'est pas inutile de le rappeler, le seul théoricien post-debordien digne d'intérêt — est plutôt partisan des solutions radicales. Il est vrai qu'il est persona non grata dans le petit milieu philo-situationniste où l'on applique strictement en ce qui le concerne l'omertà décrété par le maître ; et qu'il n'avait rien (ni personne) à ménager. [Retour au texte]

Haut de la page - Top of the page - Quitter la page - Leave the page

ANNEXES
1.
[Lettre ouverte à Marc-Édouard Nabe. Cette lettre qui était signée des Éditions Anonymes a été partiellement reproduite dans le n° 10 été 1993 de Mordicus]

Petit con,

Tu ne te sens vraiment plus pisser la copie — et ne parlons pas de ton oeuvre littéraire ! Tu fais n'importe où : L'Autre Journal, L'Infini — " galérien occasionnel sur L'Infini " (faux cul : tu as les occasions que tu mérites) précises-tu dans la ridicule notice biographique qui accompagne ta contribution à un Dossier René Daumal (L'Age d'Homme, 1993) aussi volumineux qu'il est d'un maigre intérêt. " JE PREFERE LECOMTE. De loin. " écris-tu. On comprend que quelqu'un qui trouve bon de figurer parmi un ramassis de glossateurs abusifs — que tu fais mine de mépriser par ailleurs — éprouve le besoin de se singulariser de cette manière, d'autant que pour une petite tête (à claque) dans ton genre les exigences qui furent celles d'un Daumal sont largement inaccessibles et sa méthode strictement inutilisable, alors que se réclamer de Roger Gilbert-Lecomte ça classe tout de suite son homme : irrécupérable quoiqu'il arrive. Ainsi tu as pu accepter tranquillement le patronage de Sollers : vous étiez faits pour vous entendre. Maintenant il te faudrait encore réussir à calmer un peu ton prurit graphomaniaque — déjà que tu écris comme un cul, alors essuie-toi et tâche d'écrire propre —, mais pour le reste ne change rien, la méthode Sollers a fait ses preuves : m'as-tu vu en garde rouge, m'as-tu vu en fin célinien, m'as-tu vu en libertin dixhuitièmiste, m'as-tu vu en debordien de la dernière heure — à toi le Bourgogne, à moi le Bordeaux —, m'as-tu-vu en chroniqueur Mondain. C'est comme ça qu'on se fait une réputation de connaisseur et d'honnête homme de lettres. Tu as l'air d'avoir compris la leçon. Tu es devenu nettement plus raisonnable depuis le Régal des vermines, tu sais, du temps que tu te piquais de tremper ta plume à la fois dans l'extrême droite et dans l'extrême gauche, et que tu jouais les imprécateurs. Tu avais appris qu'il n'y a d'artiste digne de ce nom que maudit, et tu ne reculais devant aucune ignominie (verbale) pour essayer de l'être à ton tour : mais rien à faire. Pauvre Nabe ! C'est dur la vie d'artiste depuis que l'art est mort et que les artistes se sont mis à pulluler. Il faut jouer des coudes pour essayer de se placer ; galérer : c'est un métier. Courage, ça commence à rentrer.

Haut de la page - Top of the page - Quitter la page - Leave the page

2.
[A Jean-Edern Hallier à propos de L'Honneur perdu de François Mitterrand, le 2 avril 1996]

Lettre ouverte à Jean-Edern Hallias l'Ange exterminateur.

Qui veut faire l'ange fait la bête.

Monsieur,


" Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger. " — Vous avez dû méditer cette forte sentence au moment de monter l'opération du pamphlet contre Mitterrand comme elle s'est imposée à moi pendant que je lisais votre livre qui n'est donc pas une œuvre posthume. Aussi aviez-vous trouvé la sortie : il n'était pas utile que vous tombiez sous les coups des sicaires pour attester la vérité de vos révélations, il suffisait de faire croire qu'elles étaient de nature à mettre votre vie en péril. Et pour cela, il fallait évidemment accréditer la réalité de ce dangereux pamphlet — " le pamphlet le plus célèbre qui ait existé avant d'avoir été publié ", comme vous le dites non sans malice —; et quel meilleur certificat que la caution apportée par les oreilles du président elles-mêmes, qui enregistraient scrupuleusement les morceaux bien choisis que vous leur fournissiez gracieusement, en les lisant au téléphone à quelques uns de vos amis, après les avoir rédigés pour l'occasion.
Mais revenons à la genèse de la création dont vous fûtes le machiavélique démiurge.
En ce temps là, le Prince qui n'était pas encore Le Prince, séduit par vos talents d'écrivain, vous avait embauché (avec d'autres volontaires) pour de basses besognes dont vous aviez accepté de vous acquitter parce qu'elles devaient servir une grande cause qui méritait bien qu'on lui sacrifiât provisoirement quelques principes : l'avènement, si longtemps différé et tant attendu, d'une gauche moderne dont vous aviez reconnu en François Mitterrand le héraut. Las! il était à peine élu — celui que vous flétririez trop tard, après qu'il l'ait été une seconde fois, de l'épithète infamante d'inéligible — que vous dûtes déchanter. Votre héros n'était qu'un arriviste sans scrupule, mauvais époux et mauvais père, bref : un salaud doublé d'un traître. On comprend votre colère. On vous avait abusé : vous deviez vous venger.
Quand on a été un enfant du sérail, un familier du Prince, on a forcément du avoir vent, parmi la foule des petites méchancetés subalternes qui lui font cortège, d'accusations trop graves pour qu'on puisse raisonnablement s'en charger sur le moment, mais qui gagnent à être réservées parce qu'elles pourront servir quelque jour. Et le temps était venu.
Certes, on attendait plutôt d'un tempérament tel que le votre qu'il publiât sans tarder les brûlantes révélations qu'il couvait sous la cendre dont il s'était couvert. C'eût été le moyen le plus expédient de châtier l'Infâme et la meilleure façon de vous protéger : que pouvait-il vous arriver de pire, une fois votre secret livré à la publicité, qu'un bon procès qui aurait certainement contribué à faire la votre? Aussi la solution était-elle d'une simplicité par trop évangélique pour l'Exterminateur, fut-il un ange; et la vengeance, vertu biblique par excellence, est un plat qui se déguste froid — mais que vous appréciez aussi quand il est faisandé : vous êtes un connaisseur.
Vous saviez qu'un certain nombre d'ouvrages dévoilant des épisodes encore inédits de la vie aventureuse du Prince ne manqueraient pas de paraître, puisque d'autres qui avaient mangé au même râtelier, et qui ne sont pas tous journalistes, mais qui peuvent avoir intérêt à les éclairer, étaient aussi bien informés que vous aviez pu l'être. Vous n'ignoriez pas non plus qu'Il était malade et vous pouviez penser qu'Il n'en avait plus pour longtemps — mais vous ne pensiez pas qu'Il pouvait être si coriace, le vieux cochon! Vous avez donc attendu longtemps votre heure qui sonnerait en même temps que le glas de l'Autre.
Mais votre véritable coup de génie était ailleurs : ce pamphlet pour lequel vous étiez contraint de jouer le martyr, N'EXISTAIT PAS, vous l'écririez plus tard, lorsque les Temps seraient accomplis, quand l'Autre serait crevé, que tout ce que vous auriez publié sur son compte, si on ne vous en avait pas empêché, l'aurait été par d'autres — des imbéciles : des journalistes, que vous vous flatteriez d'avoir " inspirés ". Et vous pourriez même alors vous payer le luxe de défier quiconque de vous traîner en justice, parce que les autres — les journalistes : des imbéciles qui ne peuvent pas mentir puisqu'ils ont une déontologie — vous couvriraient de leur corps défendant. C'était bien joué.
Le seul reproche que l'on pourrait vous faire est d'avoir quelque peu négligé le style de votre opuscule ; on sent trop le travail saboté de celui qui est astreint à rédiger un pensum — que n'avez vous fait appel à un bon nègre (Orsenna, par exemple). Vous avez beau en rajoutez sur le grand écrivain émule de Victor Hugo, La Bruyère, Saint-Simon, Voltaire et j'en passe, vous ne faites guère qu'enfiler laborieusement des calembours digne de L'almanach Vermot; et quand même vous faites mine de vous énerver, vous n'arrivez pas à masquer votre ennui sous les outrances verbales que vous lâchez comme autant de bordées dérisoires qui ne sont là que pour dénoter le pamphlet. Mais cela n'a aucune espèce d'importance : vous caracolez en tête du hit-parade des ventes depuis sa sortie en librairie : plus de 200.000 exemplaires à votre actif — et ce n'est pas fini! Vous êtes largement remboursé de vos travaux d'écriture demeurés impayés. Tout le reste n'est que littérature. Ce n'est pas vous qui allez me dire le contraire.
Peut-être me ferez-vous grief de vous avoir ainsi percé à jour; ou direz-vous que je vous prête des fantaisies qui n'appartiennent qu'à moi ? — mais on ne prête qu'aux riches. Quoi qu'il en soit : se non é vero, é ben trovato. Vous pourrez toujours en faire un livre.

Bien à vous.

Copie au Monde des livres qui semble vouloir ignorer que vous avez écrit le Pamphlet des pamphlets.

Haut de la page - Top of the page


Retour à la page précédente - Return to the preceding page.
Au Monde des livres, le 25 octobre 1989
Réponse de Josyane Savigneau, le 30 octobre 1989
A Josyane Savigneau, le 2 novembre 1989
Complément de réponse à Josyane Savigneau (1989, s.d)
A Josyane Savigneau, le 6 septembre 1993
Réponse de Josyane Savigneau, le 13 septembre 1993
A Josyane Savigneau, le 20 septembre 1993
A Josyane Savigneau (octobre 1994)
Réponse de Josyane Savigneau, le 19 novembre 1994
A Josyane Savigneau, novembre - décembre 1994
A Philippe Sollers, le 30 novembre 1994
A la rédaction de L'Infini, le 14 avril 1995
A Philippe Sollers, le 24 juillet 1995
A Philippe Sollers, le 27 février 1996
A Philippe Sollers, le 29 octobre 1996
A Francis Marmande, le 9 juillet 1998 avec en annexe des lettres à Marc-Édouard Nabe (1993) et à Jean-Edern Hallier (2 avril 1996)
A Josyane Savigneau pour son article du Monde des livres sur Houellebecq (3 septembre 2001)
Lettre ouverte à Christophe Bourseiller (novembre 2001)
Archives du Debord(el) of ...

Haut de la page - Top of the page


Page d'accueil du site - Welcome page.
Plan du site - Map of the site.
Chercher sur le site ou sur le Web - Search the site or the Web.
Traduction - Translation - Ubersetzung - Vertaling - Traduzione - Traducción.

Haut de la page - Top of the page


Ecrire à Franck Einstein - Write to Franck Einstein
ICQ: 46952896

Haut de la page - Top of the page